Les toponymes du Nivernais : une mosaïque vivante des langues oubliées

Du gaulois à nos jours : un carrefour linguistique

Avant même l’arrivée des Romains, le Nivernais faisait partie de la Celtique, peuplé majoritairement par les Éduens, peuple gaulois dont la capitale était Bibracte, à la lisière du Morvan actuel. Le tissu toponymique du territoire conserve la marque de cette première grande stratification linguistique, à laquelle se sont ajoutées par la suite le latin, les langues germaniques et enfin le français.

Quelques chiffres éclairent la profondeur du phénomène. D’après les travaux de l’Institut Géographique National et du linguiste Albert Dauzat, environ 20 à 25% des toponymes ruraux français présentent une racine d’origine gauloise ou pré-latine (Albert Dauzat, Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Larousse, 1963). Dans le Nivernais, la proportion est évaluée à près d’un tiers des microtoponymes référencés dans les cadastres du XIXe siècle (voir notamment Toponymie du département de la Nièvre, Pierre Pradel 1982).

Les traces du substrat gaulois : racines, suffixes et paysages

Le langage celtique a laissé sa marque dans la toponymie locale, principalement à travers :

  • Les racines hydronymiques : Beaucoup de rivières du Nivernais portent un nom issu du gaulois. Par exemple, l’Aron, la Nièvre ou l’Ixeure – dont les formes anciennes (“Nivara”, “Arum”, “Icioura”) rappellent des constructions gauloises pour désigner l’eau, les rives, ou les cours sinueux.
  • Les formations en -acum et -anum : Issues du gaulois latinisées sous l’Empire, ces terminaisons sont omniprésentes. Prémery (anc. Premiaco), Chasnay (Castanacum). Le -acum, qui signifie “le domaine de”, est l’un des marqueurs les plus sûrs d’une racine antique.
  • Les noms tirés du relief ou de la végétation : “Mont”, “Bois”, “Vern” (aulne), “Chat” (rocher escarpé en celte “cat-”), structurent toute la géographie du territoire. Ainsi, Vézelay a une racine nouvelle gauloise ves (hauteur).

Une anecdote souvent citée dans les cercles toponymiques locaux porte sur le village de Pougues-les-Eaux. Son nom viendrait d'un radical celtique “pou-” signifiant la source ou le puits, avec une remarquable persistance à travers les siècles, survivant aux vicissitudes des sueurs thermales néoclassiques.

La romanisation : le latin façonne le paysage linguistique

L’arrivée des Romains, et surtout l’ancrage au sein de la province de Lyonnaise, ont imposé le latin comme langue de l’administration, de la religion et de la vie courante. Les toponymes nivernais sont aujourd’hui truffés d’indices latins, tant dans leur phonétique que dans leurs suffixes.

  • -acum/-ay/-ey/-y : Issu du “-acum” latin, on retrouve cette terminaison dans une centaine de localités du territoire. Entrains-sur-Nohain (Intaranum dans l’Itinéraire d’Antonin), Menou (Manoliacum), illustrent ce vaste mouvement d’appropriation du sol par des propriétaires gallo-romains.
  • Les terminaisons en -ière, -ière, -ouze : Sont des évolutions du “aria” ou “esa” latin. La Machine (de “machina”), Garchy, Cosne (anc. “Condate”, désignant une confluence en latin), tissent une géographie latine renouvelée.
  • Les voies romaines : Un grand nombre de toponymes décrivent d’antiques axes routiers (vicus, -via, -strata), comme à Argenvières (“argentum via”, route de l’argent ?), ou Pougny (de “podium”, hauteur sur le passage).

Un document phare conservé aux archives départementales (cote H43) mentionne, en l’an 674, la donation du village de “Vernus” (Vernoy) à l’abbaye de Saint-Germain d’Auxerre, précisant déjà, à cette date, la racine gauloise du nom, mais le tout en latin. Ce mélange caractérise encore de nombreux actes médiévaux pour la région (cf. Gallica-BNF).

Du germanique au bourguignon médiéval : subtilités et hybridations

Après la chute de l’Empire romain, dès le Ve siècle, les invasions germaniques (Burgondes, Francs) ont reconfiguré des pans entiers du vocabulaire toponymique en injectant des racines nouvelles, souvent difficiles à identifier d’emblée.

  • Les radicaux en “-ingen”, “-heim”, “-swilre” : Bien plus présents en Lorraine ou en Alsace, ils demeurent rares dans le Nivernais mais leur influence s’y perçoit de façon indirecte, par la diffusion des patronymes et des titres des seigneuries.
  • Le mot “chatel” : De l’allemand “kaestel”, il devient “chastel” en ancien français, et a donné son nom à une quarantaine de villages dans la Nièvre, dont Château-Chinon, Chatillon-en-Bazois, etc.
  • La langue bourguignonne à l’époque médiévale : Tout un ensemble de diminutifs (-ot, -eau, -ette), pluriels (-aux), et adjonctions de particules issues du patois local se pérennisent dans les noms des lieux.

On doit, par exemple, à cette période la différenciation subtile entre Montigny (le mont), Bazoches (basileus grec et “-ia” latin, village du seigneur) et toutes les formes en “-ron”, “-neuil”, etc.

Les traces liturgiques et féodales : saints, patronymes et exploits

La christianisation, puis la féodalité, n’ont pas seulement changé les églises : elles ont redessiné la carte des noms. Dès le haut Moyen Âge, de nombreux villages ajoutent “Saint-” à leur identité, au gré des reliques accueillies ou des miracles supposés :

  • Saint-Saulge (du latin Sanctus Solcius)
  • Sainte-Marie, Saint-Pierre-le-Moûtier : un “moûtier” étant un ancien monastère.

On voit aussi beaucoup de lieux nommés d’après leur seigneur local ou un événement fondateur, par exemple Chitry-les-Mines – pour les mines exploitées au XIXe siècle, alors que le radical “Chitry” évoque peut-être un propriétaire gallo-romain.

Le Moyen Âge a également laissé derrière lui des microtoponymes ruraux : “La Grange-aux-Moines”, “Le Champ du Roy”, “La Roche de Mousse”, conservant en creux les structures sociales, les activités agricoles, les croyances.

La Révolution à l’assaut des vieilles langues ?

Période charnière, la Révolution française a voulu laïciser les noms, supprimant parfois les références religieuses ou féodales. À Nevers, entre 1793 et 1795, plusieurs rues perdent leur “Saint” (Saint-Etienne devient la rue de La Loi). Si peu de changements sont restés, quelques villages ont conservé une double identité dans la mémoire locale, telle Tannay, devenu un temps “Le Mont-Libre”.

C’est aussi à cette période qu’une grande entreprise de recensement des noms fut lancée pour établir de nouveaux cadastres. De nombreux microtoponymes, témoins de dialectes ou patois, furent enregistrés puis peu à peu oubliés, ne subsistant aujourd’hui qu’en annexe ou dans la bouche des anciens.

L’expérience de terrain : marcher, écouter, découvrir

À l’échelle d’un sentier ou d’un village, chaque toponyme dévoile une expérience du lieu, une sensibilité ancienne parfois difficile à interpréter. Certains noms conservent en eux la fraîcheur des jours passés à arpenter le bocage : “Le Bois des Crayats” (du latin “craticium”, bois entrelacé), “La Grand’Charme” (ulme ou orme – charme), ou encore ces “reculées”, modestes vallées encaissées, rappelant un vieux mot bourguignon.

  • À Chitry-les-Mines, plus d’une vingtaine de lieux-dits recensés portent des noms d’origine pré-romaine, restés inchangés depuis le XIVe siècle (source : Archives départementales de la Nièvre).
  • À Donzy, “Les Chaumes” rappelle la racine celtique et le grand défrichement du haut Moyen Âge (le mot “calmos” en gaulois signifie la jachère).
  • Sur la commune de Saint-Père, la rivière “Yonne” miniature, appelée “La Cousse”, reprend une racine celte signifiant “cours d’eau rapide”.

La rencontre avec des habitants révèle des savoirs transmis à l’oral : l’habitude d’appeler tel pré “le Plot”, signifiant petite hauteur, ou “les Vaux”, désignant la vallée encaissée.

Loin des simples plaques : l’enjeu de la toponymie aujourd’hui

Chaque nom de lieu condense des sédiments de l’histoire, pour qui veut bien décrypter le palimpseste des vies passées. Préserver la mémoire des langues anciennes dans nos toponymes, c’est aussi conserver les marqueurs d’un rapport ancien au vivant, à la géographie, aux peuples. Plusieurs associations locales, comme La Maison du Patrimoine Oral (Anost) dans le parc naturel du Morvan, mènent aujourd’hui un travail de documentation et d’animation autour de ce patrimoine immatériel.

Aujourd’hui, plusieurs menaces planent sur ces noms anciens : la perte du patois, l’effacement administratif au profit du GPS, et la standardisation par le tourisme de masse. Pourtant, il n’est pas rare d’observer un regain d’intérêt, notamment chez les randonneurs, les nouveaux habitants ou les chercheurs qui, armés d’anciens cadastres, tentent de reconstituer la carte “sentimentale” du Nivernais d’autrefois.

Les noms de lieux sont de petites lampes allumées sur un chemin de brume. Suivre leur piste, c’est renouer avec une histoire des lieux au long cours – et, l’espace d’une promenade, écouter ce que le vent des langues anciennes a encore à murmurer aux promeneurs attentifs.

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