Aux origines des hameaux du métier : Vieux noms et traces vivantes du geste autour de Corbigny

Un paysage façonné par le travail : carte ancienne et modernité rurale

Le promeneur qui longe les chemins de traverse à quelques kilomètres de Corbigny, au nord du Morvan, bute souvent sur des noms de hameaux qui sonnent comme des énigmes anciennes : La Tuilerie, Les Forges, L’Atelier, ou encore Le Moulin Neuf. À première vue, l’ensemble semble relever d’un hasard, ou d’un vague pittoresque. Pourtant, chaque nom s’inscrit dans une histoire très concrète, celle de la vie quotidienne et du travail dans le Nivernais d’autrefois.

Les cartes de Cassini du XVIIIe siècle mettent déjà en évidence ce semis de micro-toponymes caractérisé par une incroyable diversité de suffixes liés à des métiers ou à des ateliers ruraux (Géoportail). Au début du XIXe siècle, la carte d’état-major éditée par le dépôt de la Guerre consigne près d’une vingtaine de lieux-dits mentionnant explicitement une activité : les Tanneries, les Ferrières, la Briqueterie... Ces noms ne sont pas figés dans un passé fossilisé ; ils habitent encore les paysages et la mémoire, bien qu’ils aient parfois perdu leur fonction initiale.

La fabrique du nom : quand le métier devient adresse

Des ateliers dispersés comme points de repère

Jusqu’au XIXe siècle, l’économie rurale locale vit au rythme des métiers essentiels à la vie communautaire. Dans un environnement bocager assez isolé, chaque activité – forge, tuilerie, moulin, four à pain communautaire – se matérialise par un site spécifique. Ces micro-ateliers, sortis de terre à la faveur de ressources précises (une veine d’argile, un ruisseau pour le moulin, une forêt pour alimenter les charbons de bois), sont fréquemment établis à l’écart du bourg principal pour des raisons techniques ou environnementales (fumées, bruits, risques d’incendie).

Peu à peu, ils deviennent de véritables points de repère, servant à la fois d’orientation, de lieu de transaction et parfois d’habitat permanent pour l’artisan et sa famille. L’habitude s’installe alors de désigner non plus seulement le forgeron, mais le hameau où siège son atelier : d’où la persistance de ces noms dans le paysage toponymique.

L’exemple du Morvan nivernais

  • Les Tuileries : au XIXe siècle, la brique et la tuile connaissent un essor considérable pour la couverture et la construction rurale dans le nord de la Nièvre (Gallica, Annuaire statistique de la Nièvre, 1865). On retrouve ainsi plusieurs lieux nommés "La Tuilerie" ou "Tuilerie de la Madeleine" près de Corbigny, chacun établi à proximité d’argilières.
  • Les Forges : à proximité de la vallée de l’Yonne ou de l’Anguison, les sites métallurgiques, petits et grands, ponctuent les rives dès le Moyen Âge. Au XVIIIe siècle, la région compte encore une dizaine de forges et hauts-fourneaux (source : Ch. Vasseur, Les forges du Nivernais, 1957).
  • Les Moulins : certains hameaux, comme Moulin Neuf ou Grand Moulin, rappellent la présence de moulins à eau ou à vent dont l’activité façonne le paysage hydraulique et social.
  • Les Tanneries : bien présentes jusqu’au début du XXe siècle, elles s’appuient toujours sur un site de rivière, l’eau étant essentielle à la transformation du cuir. On retrouve mention de l’Île aux Tanneurs dans les archives cadastrales de la commune voisine de Tannay.

Mémoire des gestes et héritage social : le nom comme empreinte du travail

Ce choix de nommer un hameau d’après un métier ne tient pas d’une simple commodité. Il s’agit d’un marqueur social et collectif : le nom devient l’empreinte d’une chaîne de savoir-faire, souvent partagée sur plusieurs générations. Dans les registres paroissiaux et les actes notariés du XVIIIe siècle consultables aux Archives départementales de la Nièvre, il n’est pas rare de lire : « Joseph Dupuis, habitant à la Tuilerie » ou « Marie Berthelot, épouse du forgeron demeurant aux Forges ». La filiation du lieu et du métier s’entrelace : il est parfois difficile de démêler le toponyme du surnom.

Anecdotes : les histoires derrière les noms

  • La Tuilerie de Montenoison, en activité jusqu’en 1940, fournissait une bonne partie des tuiles des maisons paysannes du secteur. Selon un récit collecté par l’association Mémoires du Nivernais, les ouvriers y travaillaient l’argile les pieds nus à même la glaise dans d’énormes bassins.
  • Le Moulin des Champs, transformé au XXe siècle en habitation, a longtemps servi de point de repère lors des crues de l’Anguison. La toponymie est restée, bien que la roue ait disparu.
  • Un vieil habitant de La Forge des Loges (village voisin) racontait que, jusque dans les années 1960, les enfants y cherchaient les « boulets » — résidus de minerai de fer — pour jouer à la marelle, témoignant du lien direct entre nom, activité passée et traces sensibles d’aujourd’hui.

L’évolution : extinction, persistance et renaissance des toponymes de métier

Avec la modernisation des campagnes, le reflux du monde artisanal et l’arrivée de la mécanisation, nombre de ces ateliers perdent leur raison d’être. Dans la Nièvre, le recensement de 1841 compte 127 moulins en activité pour la seule vallée de la Nièvre d’Arzembouy ; il n’en reste que 12 en 1910 (source : Archives de la Nièvre, série O). Pourtant, les noms survivent à la disparition des métiers :

  • Persistance toponymique : plus de trente hameaux dans un rayon de 15 km autour de Corbigny conservent à ce jour des noms issus d'une activité (cf. Toponymie France). Que l’on pense à "La Saboterie" (où l’on façonnait le sabot de bois), ou au "Chaufournier" (four à chaux).
  • Sédimentation : parfois, le hameau reprend le nom du métier alors même que l’activité initiale ne s’y est installée que pendant quelques décennies, remplaçant un ancien toponyme aujourd’hui oublié.
  • Renaissance culturelle : la fin du XXe siècle marque une redécouverte de ces noms. Des associations de sauvegarde du patrimoine — tel le Comité d'Histoire de Corbigny — collectent témoignages et objets liés à ces anciennes activités et organisent des balades toponymiques chaque été.

La carte du travail : croisement de cultures et de migrations

Si la tuilerie ou la forge désignent des métiers locaux, certains noms trahissent aussi d’anciennes migrations de main-d’œuvre. Ainsi, l’exemple du hameau dit « Les Sabotiers » au sud de Corbigny ne fait pas seulement référence à l’artisan du bois, mais rappelle l’arrivée de familles d’Auvergnats itinérants, venus exploiter les forêts du Morvan au XIXe siècle.

Le toponyme fait alors office de mémoire vive d’une frontière sociale mobile : dans le registre des impôts de 1873, on retrouve la mention de "logements provisoires à la Saboterie" occupés par des saisonniers. Le cas n’est pas isolé : les Briqueteries, Tuileries, Forges, autant de noms qui rappellent une circulation des techniques, des matériaux, et des hommes à travers les siècles.

Ce phénomène de croisement se retrouve d’ailleurs dans l’ancrage du parler local : dans certains hameaux, le terme patois "forjalin" désigne le forgeron, tandis qu’à quelques kilomètres, le même métier se dit "ferrant" — le nom du lieu fixe la trace des influences extérieures.

Patrimoine et transmission : une toponymie à faire parler

Les noms des hameaux de métier sont aujourd’hui des passerelles vers la compréhension du territoire. Pour celui qui sait lire la carte, ils proposent une autre manière de marcher et de regarder le paysage, posant sans cesse la question : « Que s’est-il joué ici ? ».

Les initiatives locales se multiplient pour faire (re)découvrir ces mémoires collectives :

  • Plusieurs circuits thématiques autour de Corbigny mettent à l’honneur la toponymie du métier (voir Chemins du Pays Corbigeois, dépliant 2018, en mairie de Corbigny).
  • De nombreux panneaux explicatifs ont fleuri dans les hameaux lors des récentes Journées du Patrimoine.
  • Certains noms oubliés — La Fonderie, Les Plâtrières — refont surface grâce à la recherche lexicale dans les archives cadastrales ou les récits de vie collectés par les enseignants locaux.

Ce patrimoine onomastique témoigne, au-delà des ruines et des pierres, d’une tendresse opiniâtre pour le geste artisanal, pour le "faire" plus encore que pour "l’objet".

Pour marcher autrement : regards vers les hameaux à nom de métier

Les hameaux "du métier" autour de Corbigny, loin d’être de simples curiosités linguistiques, sont autant de fenêtres ouvertes sur la longue histoire de la ruralité productive. En déchiffrant ces toponymes, c’est la filiation d’un savoir-faire collectif, mais aussi le rôle moteur de ces micro-communautés dans la vie économique et sociale du Morvan qu’on redécouvre. Que l’on tombe sur la Forge, la Tuilerie ou la Saboterie lors d’une promenade, à chaque fois se profile la silhouette d’un artisan, la mémoire des solidarités d’autrefois, et, peut-être, la promesse d’un futur où ces noms sauront encore faire parler les pierres et les chemins.

Pour aller plus loin :

  • Gallica (BNF) : cartes anciennes, annuaires statistiques, estampes
  • Archives départementales de la Nièvre : registres paroissiaux, actes notariés, cadastre napoléonien
  • Association « Mémoire Nivernaise », témoignages recueillis et expositions itinérantes
  • Toponymie France, base nationale des noms de lieux
  • Ch. Vasseur, Les forges du Nivernais, Nevers, 1957

Les archives

Les toponymes du Nivernais : une mosaïque vivante des langues oubliées

Avant même l’arrivée des Romains, le Nivernais faisait partie de la Celtique, peuplé majoritairement par les Éduens, peuple gaulois dont la capitale était Bibracte, à la lisière du Morvan actuel. Le tissu toponymique du territoire conserve la...

Bazois : Quand les noms de lieux racontent terres et travaux

Qui n’a jamais souri en traversant la route de "La Brosse", ou en longeant un chemin qui mène à "La Grande Fosse" ? Dans le Bazois, chaque pancarte porte l’empreinte d’un relief, d’un ruisseau, d’une plante...

Bocages du Corbigeois : récits vivants d’un patrimoine rural sauvegardé

Le promeneur qui aborde les environs de Corbigny, dans cette frange du Nivernais déjà marquée par les premières hauteurs du Morvan, perçoit vite la structure caractéristique du bocage : un chapelet de parcelles ourlées de...

L’histoire des lieux à travers cartes et toponymie en Nivernais Morvan

Sur la table d’une cuisine ou au détour d’une balade sur des chemins creux, la carte du Morvan et du Nivernais ne ment pas. Mais que dit-elle vraiment ? Bien plus que des tracés et des noms...

Corbigny : cœur battant et carrefour stratégique dans le Nivernais Morvan

Au-delà de sa silhouette paisible sur le versant nord du Morvan, Corbigny a longtemps tenu un rôle central sur les chemins de l’histoire locale. Située à la frontière du Parc naturel régional du Morvan et de...