Bazois : Quand les noms de lieux racontent terres et travaux

Le Bazois, une région aux noms savoureux

Qui n’a jamais souri en traversant la route de "La Brosse", ou en longeant un chemin qui mène à "La Grande Fosse" ? Dans le Bazois, chaque pancarte porte l’empreinte d’un relief, d’un ruisseau, d’une plante ou d’un métier. La toponymie – l’étude des noms de lieux – n’a rien d’anodin ici : elle offre une clé de lecture. Car, dans cette région du Nivernais-Morvan, longue bande de bocage et de cultures s’étirant de Châtillon-en-Bazois à Corbigny, les noms de lieux racontent, à leur manière, le paysage autant que le quotidien paysan d’autrefois.

Comprendre la toponymie : plus qu’un dictionnaire des noms

Toponymie rime trop souvent avec exotisme lointain. Pourtant, le Bazois rappelle que le vrai terrain d’étude se trouve parfois au détour d’un patelin dont le nom sent la mousse et le sillon. Les linguistes, géographes et historiens s’accordent : le nom de lieu rural procède d’une observation directe du paysage. Il s’agit de repères, nés de la nécessité d’identifier un champ, un pré, une mare, un hameau – et parfois une qualité agricole associée : terre “bonne”, “grasse”, “ronde”, “haute”, “basse” (Répertoire toponymique de la Nièvre).

Paysages du Bazois : une toponymie-miroir

La toponymie du Bazois fonctionne comme une cartographie miniature, superposée à la géographie physique et humaine.

Relief et substrat : les mots du terrain

  • Les "Monts", "Côtes", "Tertres" : Des noms comme Mont-et-Marré, Les Hautes-Coûtes, ou Le Tertre-Griffon situent sans ambages des buttes, promontoires ou élévations dans un paysage souvent vallonné. Autant d’indices pour comprendre l’assolement, la dispersion des hameaux, la gestion ancienne du bétail (les prairies “hautes” étant convoitées pour la fenaison).
  • Rivières et marais : Yonne, Aron, Alène, Anguison, Canne : cinq rivières principales tracent la géographie du Bazois. Leurs méandres ont engendré nombre de toponymes : Les Prés de l’Aron, La Rivière au Bois, Pont Chalumeau. "Étang", "Fontaines", "Bief", "Mare" jalonnent aussi le territoire, témoignant de pratiques hydrauliques médiévales – viviers, moulins, drainage des zones humides.
  • Bois et taillis : "La Brosse", contraction de “broce” (forêt, taillis en vieux français), foisonne. On compte ainsi près de 130 communes ou lieux-dits "Brosse" dans la Nièvre selon l’IGN, très représentés autour de Moulins-Engilbert et Châtillon.
  • Le sol nu ou pierreux : "La Rosière", "La Roche", "Les Chazeaux" (c’est-à-dire les champs pierreux), trahissent une présence de substrat difficile. Pierre, rocher, ou lande pauvre (« chozeau » venant du bas latin "calceolus" : sol caillouteux).

Végétation et usage agricole

  • Bocage et haies : "La Touche", "La Haye" (du latin "fagus", hêtraie puis par déformation “haie”), révèlent un paysage de petites parcelles ceintes de talus plantés ; un trait de bocage mieux conservé ici qu’ailleurs.
  • Vergers et cultures : "La Vigne", "Les Pommeraies", "Les Champs-Choux". Certes, la vigne a disparu des petites parcelles après le phylloxéra (fin XIXe siècle), mais les noms sont restés, préservant la mémoire d’une tradition viticole rurale aujourd’hui méconnue.
  • Paturages : "La Prée", "Pré Biset", "Pré de la Vache", témoignent de l’omniprésence des prairies naturelles et des pâturages, dédiés à l’élevage (cf. INSEE, Recensement agricole 2020 : 68% de la SAU consacrée à l’herbe dans le canton de Châtillon).

Activités agricoles à travers les noms

Moulins, pressoirs, forges : artisanat rural imprimé dans la toponymie

  • Moulins : Le "Moulin de Ronzy", "Moulin de la Marche" : la carte Cassini (fin XVIIIe) recense plus de 70 moulins pour 30 communes sur le Bazois historique (gallica.bnf.fr).
  • Préssoirs : Nombre de « Préssoirs » ou « Les Ouches » désignent des endroits où l’on pressait pommes ou raisins, reflet d’une polyculture vivrière jadis généralisée.
  • Forges : "Forge Neuve", "Forgeot" : le travail du fer, alimenté par les bois du Morvan, a marqué le territoire. Les noms sont souvent situés près d’un ruisseau, condition indispensable à la force hydraulique. Au XIXe siècle, on comptait encore six sites actifs sur la seule commune de Montapas (patrimoinedumorvan.org).

La grange, la métairie, l’étable : patrimoine de la ferme

  • Grange : "Grange Neuve", "Grange du Roi" : signalent une dépendance typique, jadis centre de micro-exploitations céréalières et fourragères.
  • Métairie : La "Grande Métairie", "La Métairie des Quatre Vents" : la métairie, ferme louée à ferme ou moitié, fixe dans la toponymie un système agraire encore présent au début du XXe siècle.
  • Étable : Moins courant à l’affichage moderne, on le retrouve dans les archives et cadastres d’Ancien Régime (ex. : "L’Étang aux Bêtes", "Pré des Genêts" dédié à l’élevage caprin ou bovin).

Des langues et influences multiples

Région de passage, le Bazois a intégré au fil du temps de multiples apports linguistiques :

  • Influence celtique : Noms en -ac et -ec, dérivés du gaulois, marquent d’anciens domaines ruraux (ex : "Villarnoux" du gaulois *verno-, aulne, arbre des fonds humides).
  • Latin du Bas Empire : De très nombreux noms sont composés du suffixe -ière, -erie, signifiant un lieu caractérisé par tel élément ("Chazière", lieu caillouteux; "Charmery", peupleraie; "Genièvrier", lieux à genévriers).
  • Langue d’oïl et patois bourguignon : "Ouche" (désignant d’abord une très petite parcelle de culture), "Grosbois" ou "Petitbois" (par opposition à la “grande” et la “petite” propriété : une subtilité bourguignonne vieux style).
  • Traces des seigneuries et des cisterciens : "L’Abbaye du Réconfort", "La Commanderie", rappellent que terres et monastères ont écrit une part du paysage, chaque ordre exploitant différemment marais, forêts, terres mises en valeur (cf. : Larousse).

Petites histoires et anecdotes toponymiques

  • La Faux et le Bonhomme : à Tamnay-en-Bazois, deux hameaux ainsi nommés. La 'Faux' n’a rien à voir avec l’outil agricole, mais du latin "fagus" : hêtraie. Quant au "Bonhomme", il désignerait, d’après l’historien D. Richard, un ancien relais où logeaient les moines quêteurs (source : “Chroniques nivernaises”, 1988).
  • Les Taules : souvent confondu avec le mot "table", ce lieu-dit évoque plutôt des morceaux de plateau pierreux, caractéristiques du Sud Bazois.
  • La Mudaison : {"mudaison" ou "muda" remonte au latin signifiant un endroit boueux, marécageux, souvent inondé). Indication précieuse pour comprendre les mises en valeur tardives de la plaine alluviale.

Pour s’orienter : des outils de lecture contemporaine

Même si nombre de toponymes sont aujourd’hui méconnus, les cartes anciennes demeurent une ressource précieuse. Les cartes de Cassini (1756-1789) et les cadastres napoléoniens permettent de recouper noms de lieux et évolution des sols cultivés. Les bases collaboratives comme toponymes.departement-nievre.fr offrent quant à elles une très large documentation pour curieux : sens des noms, sources orales, variantes. Enfin, le projet Toponymie de la France analyse les mutations des paysages agraires à travers la revitalisation, parfois, de toponymes anciens jugés trop “rustiques” lors des remembrements des années 1960.

Nouvel éclairage sur un patrimoine vivant

Pour qui sait les lire, les noms du Bazois ne sont pas de simples curiosités, mais de véritables gardiens de la mémoire du territoire. Qu’il s’agisse de bocages, de prairies, d’anciens domaines viticoles ou de traces d’artisanats disparus, la toponymie compose une histoire du paysage en mosaïque, où chaque nom prolonge un geste accompli, une bêche plantée, un regard posé sur la ligne d’horizon. Preuve, s’il en fallait, que dans ce Morvan qui marche lentement, la mémoire des champs n’appartient ni aux archives ni au folklore, mais à toute une culture, encore active dans le langage de tous les jours et dans l’expérience du terrain. Cheminer dans le Bazois, c’est voyager à travers une carte vivante, où chaque mot de la terre a valeur d’invitation à regarder, et à comprendre.

Les archives

Sous la surface : comprendre la naissance des collines du Bazois

Lorsque l’on longe le Canal du Nivernais, que l’on gravit les sentiers d’Alluy, de Bazolles à Châtillon-en-Bazois, il se dessine dans le paysage une série de collines douces, d’allures modestes mais bien distinctes du plateau...

Dans les coulisses du Bazois : la vie secrète des haies bocagères et leur rôle dans la biodiversité

Le Bazois, ce territoire du Morvan longtemps méconnu mais oh combien attachant, se distingue par son cœur bocager. Ici, la haie ne se contente pas de séparer ou d’orner les champs : elle structure le paysage, d...

L’histoire des lieux à travers cartes et toponymie en Nivernais Morvan

Sur la table d’une cuisine ou au détour d’une balade sur des chemins creux, la carte du Morvan et du Nivernais ne ment pas. Mais que dit-elle vraiment ? Bien plus que des tracés et des noms...

Bocages du Corbigeois : récits vivants d’un patrimoine rural sauvegardé

Le promeneur qui aborde les environs de Corbigny, dans cette frange du Nivernais déjà marquée par les premières hauteurs du Morvan, perçoit vite la structure caractéristique du bocage : un chapelet de parcelles ourlées de...

Du bocage aux plaines ouvertes : mutations et défis des paysages agricoles dans le sud Nivernais

Cheminer dans le sud Nivernais, c’est traverser une mosaïque de contrées, de l’opulent bocage du Bazois aux vastes ouvertures de la vallée de la Loire. Ce territoire, à la fois porte et cœur du Nivernais...