Montsauche-les-Settons : Quand un nom raconte une géographie hors du commun

Le poids des mots : pourquoi s’intéresser au nom ?

Certains lieux, si familiers soient-ils, cachent dans leur nom une étrange puissance d’évocation. Montsauche-les-Settons, commune au nom long et chantant, intrigue tout visiteur, et le promeneur averti sait d’instinct que rien n’y est laissé au hasard. Comprendre le choix des mots — “Montsauche”, “les Settons” —, c’est s’ouvrir à une lecture fine du territoire, où histoire humaine et géographie façonnent la trame. À travers ce toponyme se dit non seulement un paysage, mais aussi une façon de l’habiter et de le raconter.

Décomposer Montsauche-les-Settons : la force des racines toponymiques

“Montsauche” : vestige linguistique et reliefs tenaces

Oublions quelques instants l’image des Settons, pour nous pencher sur Montsauche, d’abord isolé “Montsauche” jusqu’au XXe siècle. Ce nom vient du latin monte sauciatus — qu’on traduit classiquement par “mont blessé”, ou “mont entaillé” (État des lieux du patrimoine en Bourgogne, DRAC, 2018). Rien que cette évocation pose un décor :

  • “Mont” renvoie aux buttes morvandelles, héritées du socle granitique, culminant ici à près de 600 mètres d’altitude (données IGN, point culminant du village à 618 m).
  • “Sauche”, déformation probable de “sauciatus”, évoque aussi la blessure, le partage, l’ouverture. Pour nombre d’érudits locaux (Jean-François Bazin, Mémoires du Morvan), il s’agit d’une allusion aux vallons et déchirures du terrain, typiques de ces hauts plateaux morvandiaux, marqués de combes et de ravins.

Les paysans d’hier parlaient encore “des monts souchés”, référence aux sols peu profonds, rocailleux, où les rochers affleurent et où, jadis, la forêt recouvrait des reliefs difficiles à cultiver.

Des “monts” au cœur du Morvan

Le pays de Montsauche contraste ainsi fortement avec la plaine nivernaise, située à une trentaine de kilomètres à l’ouest, ou les vallées fertiles de la Cure plus au sud. L’altitude, l’abondance du granite (bassin granitique du Morvan, voir carte géologique BRGM BRGM, 2015), la présence de marais et de ruisseaux aux eaux vives, confèrent à la commune ce caractère montagnard, presque rude. Le nom résonne d’un temps où la géographie dictait la vie : cultures maigres, importance de l’élevage, omniprésence de la forêt.

“Les Settons” : un lac artificiel devenu paysage central

Un ajout tardif au nom, lourd de sens

Le suffixe “les Settons” n’apparaît officiellement qu’en 1946, rappel d’un autre élément géographique de poids. Avant cette date, on parlait juste de “Montsauche”. L’ajout s’explique par l’attraction croissante du site du lac des Settons, à la fois pour le tourisme mais surtout pour son rôle hydraulique et symbolique (d’après Histoire des communes Nivernaises, Berger-Levrault, 1988).

Un lac né de la main de l’homme au XIXe siècle

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, le lac des Settons n’est pas un lac naturel mais une vaste retenue d’eau artificielle, créée entre 1854 et 1861. Son histoire est inséparable de celle du flottage du bois :

  • Surface actuelle : 366 hectares
  • Capacité : environ 23 millions de m³
  • Altitude : 586 mètres
Ce barrage est conçu pour réguler la Cure et faciliter la descente des radeaux de bois, indispensables à l’approvisionnement en chauffage du Paris haussmannien (Rapport de la Société d’Histoire du Flottage, 1864, BNF).

Aujourd’hui, les Settons forment, avec Chamboux et Pannecière, l’une des grandes “mers intérieures” du Morvan. Son environnement modelé — digues, presqu’îles, plages de granit — a redessiné l’espace, jusqu’au nom même de la commune. Il s’agit d’un rare cas en Bourgogne où un aménagement contemporain modifie si durablement la perception (et le nom) d’un lieu.

Le choix des Settons : enjeux locaux et identité

En intégrant “les Settons” au nom communal, Montsauche affirme son lien privilégié avec cette pièce d’eau. Ce geste n’est pas anodin :

  • Le lac des Settons attire aujourd’hui plus de 200 000 visiteurs annuels (Office de Tourisme Morvan Sommets & Grands Lacs, 2022), pesant sur l’économie locale.
  • Il façonne une identité collective, centrée sur la gestion de l’eau, les activités aquatiques et la préservation naturelle (zone Natura 2000).

Un toponyme-synthèse d’un paysage mosaïque

Carrefour de bassins versants et de micro-territoires

La commune est un véritable “château d’eau” régional : elle héberge la ligne de partage des eaux entre bassin de la Seine (via la Cure) et celui de la Loire (via l’Yonne). Ce fait, peu connu, influe sur :

  • La diversité des réseaux hydrologiques.
  • Les micro-climats locaux (brouillards fréquents, contrastes saisonniers marqués).
  • L’abondance de zones humides, tourbières et sources protégées.
(Cf. : “Le Morvan, Cœur des eaux”, Géocarrefour, numéro spécial 2011).

Des forêts profondes aux cœurs de village

Ce “mont blessé” s’inscrit dans un des ensembles forestiers les plus anciens du centre de la France : forêts domaniales issues de la sylviculture, mais aussi hêtraies naturelles ayant survécu à l’assaut du temps et des coupes (Forêt domaniale de Breuil-Chenue, à 5 km, recensée dès le rattachement du Morvan au Royaume de France, 1477). Les grandes fermes en granite, construites à l’abri du vent sur des replats, témoignent du mariage de la pierre et du bois, l’un et l’autre omniprésents depuis le Moyen Âge.

La topographie dans la vie villageoise

Ce contexte géographique explique de nombreux faits d’observation quotidienne :

  • Des écarts peuplés (les hameaux constituent la majorité de l’habitat, voir INSEE 2021), fruit de la dispersion imposée par le terrain.
  • Un “village-rue” agencé selon la voie principale, épousant les courbes de niveau.
  • Une économie pastorale et agricole, ajustée sur la pauvreté relative des sols de crête.
La tradition orale rapporte encore l’effort des “monts souchés” lors des célèbres transhumances de bétail, où les montées accidentées induisaient des étapes précises, aujourd’hui encore fêtées dans certains hameaux.

Cartographie et mémoire : le nom, témoin et acteur d’un territoire

Le regard des anciens cartographes

En 1736, la Carte de Cassini mentionne déjà un “Montsauche”, isolé au milieu de “bois et montagnes désertes” (Archives départementales de la Nièvre, Cassini, feuille 101). Avec la construction du barrage des Settons au XIXe, les cartes changent : le nouveau lac apparaît, les routes se déploient le long de la berge nord. La modification du nom en “Montsauche-les-Settons” en 1946 entérine dans l’imaginaire collectif local l’appartenance conjointe, désormais indissociable, à la montagne rude et à l’eau domptée.

Légendes, littératures et identité

C’est à Montsauche que Julien, le héros du Morvandiau de l’écrivain Maurice Genevoix, s’arrête pour contempler les étendues, “là où le mont s’ouvre, blessure de brume et de forêts, pour livrer passage à la lumière de l’est.” Plusieurs récits populaires associent la région à des histoires d’esprits des eaux, de forêts profondes et de “vieux morts dans les combes”. L’imaginaire local, nourri du paysage, a investi les noms, comme pour mieux se reconnaître dans ce miroir.

Ouverture : la toponymie, mémoire vivante des paysages morvandiaux

Le nom de Montsauche-les-Settons illustre la manière dont la toponymie condense dispositifs géographiques, histoire humaine, changements économiques et aménagements plus contemporains. Comprendre son nom, c’est — pour le géographe amateur comme pour le curieux — poser un regard renouvelé sur l’enracinement des communautés au cœur du Morvan. D’un “mont blessé” granitique, impraticable, à une terre à la fois de forêts, d’eaux et de circulation, le territoire n’a cessé de se raconter à travers ses reliefs et ses appellations. Une invitation, en somme, à repenser notre rapport aux noms et aux paysages qui les portent.

Sources principales :

  • Bazin J.-F., Mémoires du Morvan, 2001.
  • IGN, cartes topographiques et données altimétriques.
  • BRGM, Carte géologique du Morvan, 2015.
  • Histoire des Communes nivernaises, Berger-Levrault, 1988.
  • Office de Tourisme Morvan Sommets & Grands Lacs, fréquentation 2022.
  • Archives départementales de la Nièvre, Carte de Cassini, 1736.
  • Géocarrefour, numéro spécial “Le Morvan”, 2011.
  • DRAC Bourgogne, Inventaire Patrimonial, 2018.

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