Le mystère du nom : Petites et grandes histoires autour du lac des Settons

Un lac pas comme les autres : quand le nom attire l’attention

Au cœur du Morvan, le lac des Settons est aujourd’hui un repère pour les amoureux de nature et de calme, prisé des randonneurs et des vacanciers. Pourtant, derrière cette quiétude aquatique se cache une énigme linguistique et historique : pourquoi ce nom, « Settons » ? Depuis plus d’un siècle, il interroge érudits locaux, passionnés de toponymie et habitants attachés à leur terroir. Si l’origine de ce vaste lac artificiel, créé en 1861 pour réguler les flots de la Cure et faciliter le flottage du bois vers Paris, est bien documentée, celle de son nom demeure incertaine, ouvrant la porte à des hypothèses et à de passionnants débats.

Cartes anciennes et mots disparus : à la recherche des sources

Pour commencer à y voir clair, il faut remonter le fil des archives. Avant la mise en eau du barrage, le terme « Settons » existe déjà dans plusieurs actes notariés du XVIII siècle, désignant principalement une petite section de la forêt domaniale sur le territoire de la commune de Montsauche. Sur la carte de Cassini (1760-1789), on trouve la mention « Les Settons », désignant un hameau, ainsi qu’un « étang », bien plus petit que le lac que nous connaissons aujourd’hui. Ce hameau disparut lors de la création du barrage, englouti comme d'autres morceaux du paysage rural.

La carte d’état-major du XIX siècle (source : IGN, carte 1820-1866) corrobore la présence du nom, qui devient, peu à peu, attaché au barrage, puis au lac.

Étymologie : hypothèses, débats et impasses

La sonorité inusitée du mot « Settons » a longtemps interrogé : ni vraiment bourguignon, ni vraiment gaulois, il ne trouve pas d’équivalent immédiat dans la région. Plusieurs pistes ont été explorées par les érudits locaux.

1. Hypothèse latine : « Sextones », les six fermes ?

  • Théorie remarquable mais fragile : Les premiers chercheurs avancèrent l’idée d’une déformation du mot latin Sextones, signifiant « lieux des six fermes » (de sex, « six », et tonnus, ferme ou domaine). Mais aucune trace écrite n’atteste clairement de la présence de six fermes dans ce vallon avant la Révolution.

2. Piste celte ou gauloise ?

  • Pour quelques spécialistes de toponymie (cf. Paul Lebel, Toponymie du Morvan), la racine serait à trouver dans le gaulois *setu-* ou *seto-*, que l’on retrouve parfois dans des noms de rivières ou de vallées, et qui indiquerait un terrain humide ou marécageux. Or, cela correspond bien au contexte d’origine, puisque la plaine a longtemps été un ensemble de prés inondables et de petits étangs.

3. L’hypothèse des « settous » ou sédiments

  • Certains érudits locaux du XX siècle ont repéré que dans des parlers du Nivernais, « settou » désignait un amas de vase, de dépôt ou de sédiment (source : glossaire d’Emile Violet, 1911). À l’état naturel, le site des Settons aurait été ainsi surnommé pour ses terrains toujours humides et sédimenteux, les torrents voisins y déposant leurs alluvions.

Toutes ces pistes, relayées dans des travaux comme ceux de la Société d’histoire et d’archéologie du Morvan, se complètent parfois, se contredisent souvent, sans offrir de certitude définitive.

Anecdotes et documents : quand les témoins du passé parlent

Outre les analyses linguistiques, les archives communales et récits oraux apportent des éléments précieux. Ainsi, plusieurs actes notariés de Montsauche avant 1790 (Archives départementales de la Nièvre, série E) évoquent « une pièce de pré audit lieu des Settons ». Voilà de quoi donner du grain à moudre à ceux qui voient dans ce nom l’indice d’une microtoponymie descriptive, bien ancrée dans le quotidien agricole.

Une anecdote rapportée dans Le Morvandiau (1884) raconte qu’un instituteur du XIX siècle, interrogeant ses élèves, avait récolté moult explications farfelues : « Ce sont les settons qui logeaient là ! », « Les sept tons, les sept bruits d’eau », ou, plus prosaïquement, « C’est là que l’on faisait sécher (settons : sèches-hottes) les bottes de foin au soleil ». Preuve que l’imagination populaire s’est emparée de la question aussi librement que la science.

La toponymie morvandelle : entre traditions et mutations

Analyser ce nom, c’est se confronter à la richesse de la toponymie du Morvan, où cohabitent racines gauloises, vestiges latins, apports bourguignons et inventions locales. Plusieurs centaines de noms de hameaux ou de parcelles autour des Settons témoignent de cette diversité :

  • La Planche-des-Fées : souvenir d’anciennes légendes et d’une passerelle en bois disparue.
  • Champroux, Le Bois-de-Chevenon ou Les Goulats : référence à des usages agricoles ou forestiers aujourd’hui disparus.

La création du lac en 1861 n’a fait que renforcer le rayonnement du nom, qui, passant d’un modeste vallon boisé à un vaste plan d’eau de 367 hectares, est devenu l'une des « adresses » naturelles du Morvan les plus connues.

Enjeux contemporains et mémoire du lieu

Au-delà de la question linguistique, l’origine du nom du lac des Settons invite à réfléchir à la construction de la mémoire locale. Le barrage, en noyant des hameaux et des parcelles sous ses eaux, a effacé certains repères anciens et pérennisé d’autres. Aujourd’hui, plusieurs initiatives locales (notamment l’association « Les Amis du Lac ») collectent témoignages et archives, cherchant à faire parler la mémoire immergée du site : 

  • Expositions de cartes postales anciennes montrant les « Settons » avant la submersion.
  • Publications de carnets de villageois, souvenirs d’une micro-société disparue.

L’intérêt porté au nom du lac s’inscrit dans un souci plus large : préserver la singularité du Morvan face à la banalisation patrimoniale. Cela passe aussi par l’attention portée aux mots, porteurs de sens, de mémoire et d’identités.

Perspectives : la toponymie, un levier pour redécouvrir le territoire

L’intrigue toponymique du lac des Settons illustre à merveille la vitalité du patrimoine local : un nom peut devenir le point de départ d’enquêtes, de débats nourris et de projets collectifs. Ce mystère n’est pas un défaut d’histoire — c’est une invitation à l’exploration, à la curiosité et au dialogue entre disciplines (géographes, linguistes, habitants, randonneurs). Et si l’origine exacte demeure, pour l’instant, à mi-chemin entre science et légende, ce flou même est la marque d’un terroir en mouvement, jamais tout à fait épuisé.

Pour aller plus loin :

  • Archéologie du Morvan, Société d’Histoire du Nivernais
  • Emile Violet, Glossaire du Morvan, Nevers, 1911
  • IGN : Cartes anciennes disponibles en libre accès (remonterletemps.ign.fr)
  • Archives départementales de la Nièvre

Aux Settons, ce n’est pas seulement l’eau qui coule sous les pontons. C’est aussi le temps, les histoires, et quelques secrets de mots qui battent encore sous la surface.

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