Morvan : Colline frontière, carrefour oublié de l’Antiquité gallo-romaine

Dans le vaste territoire de la Gaule romaine, le Morvan se distingue à la fois par son caractère frontalier et par ses ressources naturelles, façonnant des rapports originaux avec ses puissantes voisines, Lyon et la Loire.
  • Le Morvan, massif granitique, fit office de zone-tampon entre la cité éduenne d’Autun (Augustodunum) et les routes commerciales menant à Lyon (Lugdunum), capitale des Gaules.
  • Ses forêts, ses minerais et ses routes secondaires participèrent à l’effort d’urbanisation et à la richesse des cités gallo-romaines voisines.
  • Ce territoire fut traversé par des voies antiques, abritant de petits sanctuaires, relais, et établissements ruraux, attestés par de nombreux vestiges archéologiques (tels Bibracte ou Mont-Beuvray).
  • Le Morvan joua un rôle de refuge et de conservatoire pour les traditions gauloises, favorisant la persistance de pratiques pré-romaines et de légendes populaires.
  • L’arrière-pays morvandiau resta pourtant éloigné des grandes agglomérations, traduisant une intégration partielle à l’Empire et une évolution originale entre routes, forêts et montagnes.

Un massif frontalier entre cités et empires

La géographie du Morvan, dominant les vallées de l’Yonne, du Cousin et de l’Arroux, offrait un relief difficile : plateaux granitiques, profonds vallons, routes sinueuses. Cet isolement apparent cachait un point stratégique. Ici se rencontraient trois grands ensembles du monde gallo-romain : la cité éduenne d’Autun à l’est, l’Orléanais tourné vers la Loire à l’ouest, et le territoire sénon au nord.

  • Bibracte, capitale gauloise : Perchée sur le Mont Beuvray, l’oppidum de Bibracte devint un point névralgique. Avant de devenir un modèle d’intégration romaine, le site abrita, au Ier siècle av. J.-C., le camp de César lors de la Guerre des Gaules (Commentaires sur la Guerre des Gaules, César). Il fonctionna comme un centre politique et religieux majeur des Éduens, peuple allié de Rome, puis comme une base d’appui militaire et de rassemblement : la traversée du Morvan fut donc, dès l’origine, un enjeu pour relier les cités importantes et contrôler l’ouest gaulois.
  • Le système des cités : L’instauration des réseaux civiques romains ne supprima pas les frontières naturelles. Les cités de l’Autunois (Augustodunum), du Neversois (Noviodunum) et du Nivernais se partageaient, avec le Morvan pour épine dorsale, les communications nord-sud et est-ouest. La toponymie actuelle garde mémoire de ces limites anciennes (sources : Revue Archéologique du Centre de la France).

Des routes, relais et sanctuaires : le Morvan sillonné

En apparence, ce massif apparaissait à l’écart des grandes voies. Pourtant, plusieurs routes secondaires reliaient l’agglomération romaine d’Autun à la Loire et au Berry, ou encore à la vallée de l’Yonne et à Sens, l’antique Agedincum, capitale des Sénons.

  • Voies antiques : Les tables de Peutinger et la carte de Cassini laissent deviner le tracé de ces voies, particulièrement entre Autun et Decize via Luzy, ou d'Autun à Avallon par Quarré-les-Tombes. Ces chemins, aujourd’hui souvent repris par nos routes ou chemins de randonnée, étaient jalonnés de mansiones (relais), de points d’eau, parfois de petits sanctuaires : la Villa de Limanton, la station de Chiddes (où l’on a retrouvé des bornes milliaires), ou le gué de Saint-Péreuse, franchissement mémorable de l’Arroux.
  • Centre religieux et social : Sur les hauteurs, sites cultuels du Sud-Morvan, comme à Saint-Léger-sous-Beuvray, indiquent la persistance de rituels gaulois (offrandes de monnaies et outils de fer découverts dans des sources et ruisseaux miniers : Musée de Bibracte).

Ressources naturelles et artisanat : richesses exploitées et exportées

Contrairement à une idée reçue, le Morvan ne fut pas qu’un désert forestier sous Rome. Si ses sols peu propices à la grande agriculture céréalière limitèrent l’essor des grandes villas romaines, le territoire se distingua par ses ressources naturelles.

  • Le bois du Morvan : Les forêts épaisses étaient abondamment exploitées, surtout pour la production de charbon de bois, nécessaire à la métallurgie gallo-romaine (cf. rapport INRAP sur l’économie forestière antique du Sud-Morvan).
  • Mines et métallurgie : L’exploitation du fer et de l’étain (près de Luzy et en direction des mines de Saint-Léger-sous-Beuvray) est bien attestée. Les archéologues ont retrouvé d’anciens ateliers de réduction du minerai — les ferriers, accumulations de scories, sont encore clairement visibles dans la région (source : Bibracte Editions, 2020). Ce métal alimentait la demande locale et les manufactures de l’Ouest gaulois.
  • Élevage et transhumance : Le Morvan était depuis l’Âge du Fer une zone de pâturages à bovins et ovins, assurant viande et cuir, mais aussi la traction animale pour les villes riveraines.

Le Morvan, conservatoire de la mémoire gauloise ?

Plus qu’un simple relais économique ou barrière naturelle, le Morvan s’est longtemps perçu, du Haut-Empire au Bas-Empire, comme une zone-refuge, conservatoire de traditions et de récits. Une mythologie locale, de Vercingétorix à la Dame du Morvan, transparaît dans les textes et les objets retrouvés lors des fouilles archéologiques.

Quelques héritages culturels et anecdotes remarquables du Morvan gallo-romain
Légende / héritage Nature et origine Notes
Le mythe du “Mur des Sarazins” Vestiges de murs cyclopéens, assimilés à tort à la résistance gauloise Restes d’enceintes protohistoriques étudiées dès le XIXe siècle
La persistance des cultes de sources Découvertes de dépôts votifs dans les résurgences et mares sacrées Hypothèse de continuité cultuelle du premier au IIIe siècle (~Bibracte, Brassy, etc.)
Toponymie et micro-récits Noms de ruisseaux, collines, arbres liés à des divinités gauloises Exemple du “Mont Dône”, du “Bois de la Dame”, etc.

Cette situation souligne une intégration complexe : entre adaptation aux modèles romains (urbanisation de la plaine, adoption du latin, création de villae) et maintien de spécificités montagnardes, le Morvan a incarné la lisière vivante de deux mondes culturels. L’attachement de l’élite éduenne à la romanité (monnaie, inscriptions, mode de vie) ne se répercutait pas immédiatement dans le “haut” Morvan, où le substrat gaulois et ses coutumes populaires subsistèrent assez longtemps (cf. Christian Goudineau, Regards sur la Gaule).

Du carrefour oublié aux routes du futur

Si l’on suit la trace du Morvan entre la fondation d’Autun (15 av. J.-C.) et la fin de l’Antiquité, on constate un glissement progressif du centre de gravité vers la plaine et les grands axes. L’abandon de Bibracte au profit d’Augustodunum illustra le triomphe du modèle romain urbain, mais le Morvan conserva son importance de marche frontière, ruche d’activités intermédiaires — charbonniers, forgerons, éleveurs, gardiens de passages. Un archéologue du début du XXe siècle, André Steyert, résumait : "Le Morvan, c’est l’arrière-cour laborieuse d’Autun, tournée vers le monde, mais enracinée dans sa rugosité natale" (Études archéologiques de l’Autunois, 1911).

  • L’oubli relatif du Morvan antique au profit des cités basses et des grandes voies commerciales ne doit pas faire oublier son rôle de soutien logistique, de relais technique et d’espace de diversité culturelle.
  • Ses paysages gardent la marque, subtile et tenace, de ces siècles d’hybridation : pierres couvertes de mousse, vieux chemins encaissés, légendes et récits qui guident encore la marcheur curieux.

Chercher le sens du Morvan dans la Gaule romaine, c’est comprendre l’épaisseur cachée des confins, là où l’histoire n’est pas seulement faite de conquêtes, mais d’échanges discrets, d’héritages mêlés et de géographies profondes, à la fois seuils, refuges et laboratoires de l’identité.

Pour aller plus loin :

  • Site du Musée de Bibracte
  • Christian Goudineau, Regards sur la Gaule, éditions Seuil
  • Revue Archéologique du Centre de la France
  • INRAP, Archéologie dans le Morvan

Les archives

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