Compierre, miroir du passé gallo-romain : ce que les fouilles de Saint-Honoré racontent de notre histoire

La compréhension du site gallo-romain de Compierre, aux portes de Saint-Honoré-les-Bains, a profondément évolué grâce à des décennies de recherches et de fouilles. Voici, en quelques points essentiels et concrets, ce que révèlent ces vestiges :
  • L’importance stratégique de Compierre dans les réseaux routiers et commerciaux à l’époque romaine.
  • La diversité des structures découvertes (mansio, thermes, sanctuaire), témoignant d’une vie quotidienne animée et d’une fréquentation variée.
  • Les objets retrouvés (monnaies, céramiques, outils) qui éclairent la culture matérielle locale et les échanges au sein de l’Empire romain.
  • Les pistes ouvertes sur la romanisation du Morvan et la continuité d’occupation du site bien après la chute de Rome.
  • Les enjeux contemporains autour de la préservation et de la valorisation de ce patrimoine unique dans la Nièvre.

Un carrefour gallo-romain majeur : la logique de l’implantation

Pour saisir l’importance de Compierre, il faut imaginer le Morvan non pas comme une région marginale, mais comme un véritable nœud de communication depuis l’Antiquité. Ce plateau boisé, longtemps perçu comme une frontière, constituait en réalité un passage obligé entre les cités d’Autun (Augustodunum), Nevers (Noviodunum) et Bourges (Avaricum).

Compierre, logé à la sortie de la vallée de la Dragne, s’est établi à un point stratégique sur la voie romaine reliant Autun à Nevers (Source : Bulletin de la Société d’études du Mont Beuvray). Dès le Ier siècle, ce fut un relais, une étape officielle (mansio), c’est-à-dire une maison de poste impériale où voyageurs, commerçants, légionnaires ou marchands trouvaient subsistance, repos, et sécurité.

  • Position géographique idéale : à la croisée de deux voies antiques, le site contrôle les accès sud-nord du Morvan.
  • Proximité de sources thermales : les eaux, connues dès l’Antiquité pour leurs vertus, ont attiré habitants et curistes (à Saint-Honoré-les-Bains la tradition thermale se perpétue).

Les fouilles réalisées depuis la fin du XIXe siècle, et plus systématiquement depuis les années 1950-1970 grâce à l’implication d’archéologues comme Robert Ballu, ont permis de confirmer cette logique d’implantation et de révéler la richesse du site (Olivier Blin & Christian Peyre, “Compierre publié”).

Qu’a-t-on réellement trouvé à Compierre ? Bilan archéologique

La mansio : auberge de l’Empire

L’élément le plus spectaculaire du site reste la vaste mansio avec sa cour centrale, ses ailes, ses annexes et sa grande fontaine : une auberge officielle dimensionnée pour accueillir plusieurs dizaines de personnes et des relais pour chevaux.

  • Deux ailes d’habitations dotées de pavements en opus signinum, un mortier typiquement romain, qui attestent d’un certain confort.
  • Des cuisines et celliers, des vestiaires et chaussées dallées (découverts lors des fouilles menées en 1976 et 1982).
  • Le réseau hydraulique, admirablement préservé, qui alimentait un grand bassin polygonal.

Tout ici évoque un espace organisé, à la fois utilitaire, social et peut-être même administratif, puisque la mansio dépendait directement de l’État romain. Certains vestiges suggèrent la présence de scellae (latrines de type romain), denrée rare dans nos campagnes antiques, révélant le degré d’équipement de ce relai.

Sanctuaire et thermes : sacré et santé

À moins d'une centaine de mètres, les fouilles ont aussi exhumé les vestiges d’un probable sanctuaire gallo-romain et de bâtiments de style balnéaire, témoignant de l’importance des cultes, de l’eau et du bien-être dans la vie quotidienne.

  • Des fragments d’autels, d’ex-voto et quelques inscriptions latines (parfois fragmentaires, mais attestant un culte local à de petites divinités ou santos indigenae).
  • Des tubulures de terra cotta typiques des circuits thermaux, évocateurs d’une miniaturisation des plus grands thermes urbains.
  • La proximité du bassin naturel confirme le lien avec la culture thermale antique.

L’ensemble bâtit le portrait d’un centre de services à la fois pratique, spirituel et thermal, bien loin de l’image stéréotypée de la « bourgade forestière » isolée.

Traces d'habitats et de vie quotidienne

Mais Compierre ne se résume pas à ses grandes architectures. Le moindre coup de truelle a fait surgir une infinité d’objets :

  • Monnaies romaines du Ier au Ve siècle, dont certaines venues de l’atelier d’Arles ou de Lyon, illustrant l’insertion économique dans le monde gallo-romain.
  • Fragments de céramiques “sigillée” de Gaule du Sud et de poteries du cru ; lampes à huile, clous, fibules, outils de forge, amulettes animales en bronze.
  • Débris alimentaires (os de boeuf, mouton, volaille ; graines carbonisées de céréales, pépins de raisin), qui indiquent une alimentation variée, ouverte aux influences méditerranéennes.

L’inventaire de Compierre s’apparente à celui d’une petite ville : artisans du métal, marchands, agriculteurs, lettrés et dévots y ont laissé chacun une empreinte très concrète.

Compierre et la romanisation du Morvan : un laboratoire d’histoire locale

Si Compierre fascine tant, c’est aussi parce qu’il interroge la façon dont le Morvan s’est “romanisé”. Les fouilles attestent que l’influence romaine, loin de se limiter aux villes, a profondément remodelé le mode de vie, l’organisation sociale, et l’économie locales. On y observe la superposition des cultures : des traditions gauloises persistent, comme en témoignent les noms de divinités sculptés dans des stèles, tandis que la domus, la mansio et les thermes adoptent les standards romains.

Exemples de continuité et ruptures culturelles à Compierre
Élément Origine/Culture Évolution observée
Structure de la mansio Modèle romain Adaptation au climat et aux ressources locales
Noms de dieux sur ex-voto Gauloise puis romaine Fusion entre dieux celtes et panthéon latin (ex : Mercure/Cernunnos)
Vaisselle et mobilier Importé puis local Mélange céramique méditerranéenne et productions morvandelles
Techniques agricoles Autochtone puis romanisée Introduction du labour à l’araire romain

On pourrait dire avec l’historien Paul Veyne que « là où circule le vin romain, circule aussi l’idée romaine », et il est frappant de constater à Compierre la diffusion des pratiques et objets « venus d’ailleurs » qui ont structuré le quotidien d’une population bien plus cosmopolite qu’on ne l’imagine parfois.

La postérité de Compierre : abandon, oubli, redécouverte

Compierre n’a pas disparu du jour au lendemain. Les fouilles démontrent une présence continue (quoique décroissante) à l’époque mérovingienne, puis médiévale. Certaines pierres de la mansio ont servi à construire ou réparer routes, ponts et fermes alentours ; le site est progressivement “absorbé” dans le paysage.

Au XIXe siècle, l’intérêt pour l’archéologie renaît avec l’essor du thermalisme à Saint-Honoré. De premières recherches amateurs (notamment celles du pharmacien local A. Gauthier) initient la redécouverte scientifique du site. Dans les années 1970-80, l’action conjuguée d’associations et de l’État classent Compierre « monument historique » et entament une politique de préservation.

Aujourd’hui, les principaux vestiges sont accessibles ; un sentier balisé permet de “lire” le paysage, avec un guidage par panneaux richement illustrés, félicités dans le Guide Vert Michelin Bourgogne. Les objets majeurs sont conservés au musée du Carnavalet (Paris) et au musée archéologique de Saint-Honoré.

Préserver et transmettre : quels enjeux pour l’avenir ?

Le site de Compierre n’est pas seulement une leçon d’archéologie ; il pose avec acuité la question de la traductibilité du passé dans le monde d’aujourd’hui. Comment faire vivre ce patrimoine ? L’initiative citoyenne est remarquable : chaque année, des ateliers pédagogiques attirent des élèves de toute la région, une manière concrète de relier les générations à la longue histoire du territoire (Association Compierre, rapport d’activités 2022).

L’enjeu de la préservation s’accentue dans un contexte de pressions foncières et de dépérissement rural. Les fouilles, loin d’être terminées, ouvrent toujours plus de portes sur la manière dont nos ancêtres (gallo-)romains ont pensé le vivre-ensemble, le commerce, le voyage, la santé, les rites et la mémoire. Compierre reste, à sa façon, un laboratoire vivant de la curiosité pour le passé – et un appel discret à marcher, s’étonner, et apprendre de ce que le Morvan livre, pierre à pierre.

Sources :

  • Bulletin de la Société d’études du Mont Beuvray
  • Olivier Blin & Christian Peyre, “Compierre publié”
  • Guide Vert Michelin Bourgogne
  • Association Compierre, rapport d’activités 2022

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