Sur les traces gallo-romaines en Nivernais Morvan : vestiges, récits et mystères d’un passé enfoui

La mémoire du Pays Nivernais Morvan s’ancre profondément dans le passé gallo-romain, dont les traces jalonnent ses paysages : la ville antique de Bibracte sur le Mont Beuvray, carrefour économique et culturel majeur ; le sanctuaire de Compierre, haut-lieu de culte et de rassemblements ; les ruines d’Entrains-sur-Nohain, ancienne Intaranum, florissante et réputée pour ses mosaïques et thermes ; les voies romaines encore perceptibles à travers bois et vallées ; de multiples vestiges ruraux – fermes, villas, mausolées – qui illustrent la vie quotidienne gallo-romaine dans nos campagnes. Chacun de ces sites éclaire, par ses découvertes et ses anecdotes, la vitalité et la complexité de cette région à l’époque romaine, entre influences celtiques, romanisation et circulations d’idées et de marchandises.

Bibracte : le pont entre Celtes et Romains au Mont Beuvray

Bibracte, c’est d’abord un nom qui résonne comme un battement au cœur du Morvan. Capitale du peuple éduen au temps de César, perchée sur le Mont Beuvray, la ville fut un carrefour politique, artisanal et commercial unique. Son importance à la charnière de la conquête romaine et de la romanisation la fait passer à la postérité : c’est ici, d’après César lui-même, qu’il aurait conçu une partie de ses Commentaires et reçu le chef Arverne Vercingétorix après la défaite de Gergovie (La Guerre des Gaules, VII, 55–56).

  • Une ville « disparue » puis ressuscitée : Abandonnée dès la fin du Ier siècle av. J.-C. au profit d’Augustodunum (Autun), Bibracte dormit sous la forêt jusqu’aux grandes fouilles du XIXe siècle, initiées par Jacques-Gabriel Bulliot et poursuivies de nos jours, avec un regain scientifique soutenu par l’ethnographe André Lagrange (cf. Bibracte Bibliothèque Virtuelle).
  • Vestiges et découvertes marquantes : On arpente ici les vestiges de remparts cyclopéens (murus gallicus), rues à angles droits, ateliers métallurgiques, habitats simples ou luxueux ; des statues, des pièces de monnaie, une domus à mosaïques et à salle hypostyle, rare en Gaule, s’exposent au musée de site (bibracte.fr).
  • Bibracte aujourd’hui : Le site, classé Grand Site de France, est aussi un laboratoire vivant : chaque été, archéologues, étudiants et passionnés font respirer ces pierres, révélant un peu plus le carrefour qu’était la « capitale oubliée ».

Un détail peu connu à savourer en balade : certains fragments de sigillée retrouvés ici portent encore, à peine lisible, la marque du potier, témoin silencieux des échanges avec la vallée de la Saône et au-delà.

Compierre : le sanctuaire gallo-romain perdu au cœur des forêts

À une douzaine de kilomètres à l’ouest de Saint-Fargeau, sur la commune de Champvert, se devine le sanctuaire de Compierre, l’un des témoins les plus fascinants du syncrétisme religieux gallo-romain dans le Nivernais (voir le dossier complet sur le site du Tourisme Nièvre).

  • Une vocation sacrée persistante : On attribue au site une fonction sacrée dès avant la conquête. L’arrivée des institutions et du panthéon romains ne supprime pas cette sacralité, mais la transforme. Le sanctuaire, composé d’un vaste fanum (temple d’un type gallo-romain), d’une cour à portique et d’édifices annexes, accueille pèlerins et dévots du IIe siècle jusqu’à l’Antiquité tardive.
  • Fouilles et traces visibles : Les murs du temple, arasés mais nettement lisibles, témoignent de la présence d’une stèle dédiée à un dieu local, assimilé à Apollon selon les inscriptions retrouvées. Les affleurements de carreaux de tuiles, les fragments de poteries, la disposition du sanctuaire dans le paysage déroulent le film d’une dynamique religieuse mêlant rites locaux et cultes venus du sud.
  • Lieu de mémoire et de passage : Les anciennes randonnées du 15 août, jadis organisées par l’association « Sauvegarde de Compierre », témoignent d’un attachement local à ce patrimoine immémorial. Le chevreuil qui traverse au crépuscule en sait peut-être davantage que nous, au fond.

Entrains-sur-Nohain (Intaranum) : cité romaine en pays nivernais

À la frontière nord du département, Entrains-sur-Nohain, ancienne Intaranum, occupe une place à part dans l’archéologie régionale (cf. le remarquable travail de synthèse de B. Remy et C. Gaillard). Sa situation, en bordure de la voie romaine reliant Boulogne-sur-Mer à Lyon (la fameuse Agrippa), lui assurait, dès les années 20 av. J.-C., une vitalité économique et culturelle enviée.

  • Une ville antique bien organisée : On retrouve à Entrains le modèle typique de la romanité urbaine : cardo et decumanus, forum, thermes, nécropole et quartiers artisanaux. Les vestiges du grand établissement thermal, fouillé partiellement, offrent des mosaïques, des hypocaustes (chauffage par le sol) et des aménagements hydrauliques sophistiqués.
  • Diversité des découvertes : Des ateliers de potiers, des monnaies impériales, des inscriptions votives et de magnifiques chapiteaux, réemployés dans des maisons du village, témoignent de cette continuité entre Antiquité et époque médiévale.
  • Mosaïques et cultes anciens : Les plus fins fragments de mosaïque, avec leurs motifs de dauphins et d’entrelacs, sont visibles au musée lapidaire de la commune. Un autel dédié à Mercure rappelle le syncrétisme religieux propre à ces cités de carrefour.

Une anecdote locale rapporte que, lors de travaux agricoles dans les années 1960, un soc de charrue a mis au jour un trésor de monnaies du IIIe siècle, attestant de la persistance d’activités et de troubles pendant la « crise » de l’Empire.

Voies, relais et infrastructures anciennes : le maillage gallo-romain du territoire

Certains visiteurs s’étonnent du tracé parfaitement rectiligne de quelques segments de route ou de la régularité des anciens chemins dans les forêts nivernaises. Beaucoup suivent le dessin oublié de la voirie romaine, dont de nombreux tronçons, parfois intégrés à la voirie parcellaire, subsistent en Morvan et alentour (M. Mangin, 1969).

  • La grande voie Bibracte-Autun / Nevers, tracée par les arpenteurs romains, passait notamment par Montsauche, Saint-Léger et traversait les vallons du Morvan, ponctuée de relais (mansiones) et de bornes milliaires.
  • Aux abords de la Nièvre, d’anciennes stations de poste (mutatio) et aires de repos (statio) ont été identifiées, notamment à Poiseux et à Chazeuil. On signalera au passage la présence d’un petit fanum champêtre près de Poiseux.
Voie principaleSites remarquables traversésFonction
Boulogne-sur-Mer → Lyon (via Entrains)Entrains, Dampierre, PoiseuxCommerce, administration, armée
Bibracte → Autun (Augustodunum)Mont Beuvray, Arleuf, Quarré-les-TombesReligion, politique
Nevers → Clermont-FerrandNevers, Saint-Saulge, La MachineCommunications sud-nord

À noter, pour l’amateur curieux, que certains segments sont encore jalonnés de « pavés rouges », matériaux caractéristiques issus des terriers morvandiaux.

Implantations rurales et micro-sites : villae, mausolées, lieux d’habitat dispersés

La romanisation du Morvan et du Nivernais ne s’est pas limitée aux grandes villes et sanctuaires. En témoignent les nombreuses exploitations rurales (villae) et tombes monumentales dispersées dans la région. Si elles sont moins spectaculaires, elles fournissent de précieux indices sur la vie quotidienne à l’époque gallo-romaine.

  • Nombre de villae ont été localisées par prospection aérienne ou arpentage traditionnel, notamment aux abords de Corbigny, Alligny-en-Morvan ou La Collancelle. Ces fermes à cour rectangulaire, parfois dotées de bains privés et de petits temples domestiques, rythmaient le paysage agraire.
  • Les stèles funéraires, fragments d’inscriptions retrouvées près de Châteauneuf-Val-de-Bargis ou à Château-Chinon, rappellent la puissance des familles locales et, là aussi, le mélange entre traditions gauloises (noms, symboles) et pratiques romaines.
  • On signalera des découvertes ponctuelles – monnaies, fibules, pointes de hache, céramique sigillée – dans nombre de villages riverains de l’Yonne ou de la Nièvre. La nécropole découverte à Arleuf dans les années 1980 reste une des plus riches en objets de parure féminine tardive.

Les sites ruraux demeurent souvent invisibles à l’œil non averti, camouflés sous les cultures ou les bois. La carte IGN 1:25 000 ou le relevé Lidar permettent toutefois, pour l’esprit curieux, de repérer talus, fossés et anomalies topographiques signalant une présence deux fois millénaire.

Objets et savoir-faire gallo-romains : mosaïques, monnaies et mémoire matérielle

La richesse des sites gallo-romains du Nivernais Morvan réside aussi dans les objets exhumés, qui disent peut-être mieux que les ruines la vie, les croyances ou les échanges de leurs habitants.

  • À Entrains-sur-Nohain, outre les mosaïques du balnéaire, citons les lampes à huile, les pesons de tissage, les tessons d’amphores à huile d’Espagne ou de vin de Provence (Musée d’Entrains-sur-Nohain).
  • Sur le Mont Beuvray, des fibules ciselées révèlent le raffinement des artisans éduens et la persistance de la mode celtique dans les premiers siècles de la romanité.
  • Des milliers de monnaies – deniers, sesterces, as – exhument toute une histoire de l’économie locale et des réseaux commerciaux. La trouvaille de 2022 à Saint-Benin-d’Azy, près d’une ancienne voie, a permis d’identifier plusieurs émissions impériales rares (sources : Actualité de l’INRAP).

Perspectives et héritages : transmission, paysages et imaginaires

Loin d’être des sites figés, les vestiges gallo-romains du Morvan Nivernais vivent encore dans la mémoire locale, la toponymie, le folklore et jusque dans les méthodes agricoles. Le rituel du « tour du crucifix » à la Saint-Jean, les processions ou les quêtes d’eau consacrée puisent parfois, à travers les siècles, leur origine dans d’antiques sanctuaires.

Au-delà de la connaissance archéologique, le voyage vers ces lieux invite à se laisser porter : ici, le sentier se fait archive, le ruisseau guide, le bosquet dissimule peut-être un fragment de déesse-mère ou une pièce oubliée depuis un banquet sous la tonnelle. Comme l’écrit l’historien Paul-Marie Duval à propos de ces campagnes traversées par les romains : « Il n’est pas d’arbre qui ne soit plus ancien que nous, ni de pierre où ne somnole une part de notre passé » (Les Dieux de la Gaule, 1976).

Sur les sentiers du Morvan et du Nivernais, marcher, c’est parfois remonter le fil invisible d’un monde gallo-romain qui affleure, encore, sous la mousse, les herbes et les récits.

Les archives

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