Traces romaines en Nivernais : comment l’Empire a dessiné les paysages et les destins de la Nièvre

Dès le Ier siècle avant notre ère, l’installation romaine a profondément redéfini l’espace et l’organisation du territoire recouvrant aujourd’hui la Nièvre. Occupation militaire, création de voies stratégiques, urbanisme, et partage administratif modèlent villages et campagnes du futur département. Les principales articulations de cette structuration englobent :
  • La fondation de villes et de sites structurants, dont Decize et Nevers, carrefours commerciaux et politiques.
  • L’implantation d’un vaste réseau routier, facilitant échanges et contrôle administratif sur la région.
  • La délimitation des entités administratives et l’essor du pouvoir local (civitas et pagi).
  • L’intégration progressive des populations gauloises grâce aux institutions romaines et à la toponymie héritée.
  • L’impact agricole et rural, avec le maillage des villas et l’exploitation du territoire morvandiau et nivernais.
  • L’influence persistante sur le découpage communal, le tissu routier et le patrimoine jusqu’à l’époque contemporaine.

Aux origines : un territoire partagé entre Éduens et Bituriges

Avant la conquête, le futur département de la Nièvre était une zone frontière, coincée entre deux grandes nations gauloises : les Éduens au nord-est (dont la capitale était Bibracte, sur le mont Beuvray – actuelle Saône-et-Loire) et les Bituriges Cubes au sud-ouest (capitale : Avaricum, l’actuelle Bourges). La Nièvre actuelle se partage alors entre ces deux aires d’influence, allant du Morvan jusqu’aux rives de la Loire.

Cette répartition, héritière de réseaux et de rivalités très anciens, sera respectée puis remodelée par Rome : les nouvelles entités romaines (civitates, pagi) épouseront en partie ces lignes de partage, avançant par adaptations successives. Ainsi, l’administration romaine s’appuie sur des structures traditionnelles pour imposer ses propres logiques de contrôle et d’intégration.

Urbanisme gallo-romain : la naissance de villes carrefours

Nevers et Decize, deux pôles majeurs

La première empreinte durable est celle des villes : Nevers (anciennement Noviodunum Aeduorum) s’affirme à la croisée des voies fluviales et terrestres, sur la Loire, lieu de passage stratégique. Mentionnée par César dans La Guerre des Gaules, Noviodunum est un nœud commercial et militaire majeur. Plutarque la cite comme « l’une des clés des Éduens ».

Plus au sud, Decize (Decetia) est également un nœud essentiel sur la Loire, entre routes de Lyon et d’Avaricum, et affluent de l’Aron. On y trouve traces de ponts antiques, d’enceintes et de quartiers artisanaux établis le long des axes majeurs.

À côté de ces deux pôles, d’autres sites comme Entrains-sur-Nohain (Intaranum), Luzy ou Bourbon-Lancy polarisent des réseaux secondaires : marché, artisanat, sanctuaires et voies convergent. Il existe ainsi, selon les archéologues (cf. Georges Depeyrot, « Le réseau urbain antique du Nivernais »), une structuration territoriale hiérarchisée, où la ville est pensée comme relais politique, économique et religieux.

L’organisation interne : forum, cardo, decumanus

Chaque centre urbain s’ordonne à la romaine : place du forum, axes principaux (cardo du nord au sud, decumanus d’est en ouest), quartiers spécialisés autour du commerce, du culte, des thermes et de la vie civique. À Decize, des fouilles ont permis de retrouver le tracé du cardo maximus, correspondant grossièrement à l’actuel axe principal traversant la ville (cf. INRAP, rapport 2016). Cette logique géométrique dépasse la technique et instille, dans le paysage du Nivernais, un ordre à la fois visible et symbolique.

Un réseau viaire dense et novateur

L’un des legs les plus palpables, encore perceptible aujourd’hui, reste le maillage des routes. Le territoire du futur département de la Nièvre se couvre, dès l’époque augustéenne, d’une véritable toile de voies reliant Nevers, Autun, Lyon, Bourges, Orléans ou Paris (Lutetia). Les ingénieurs romains, usant du cadastre et du bornage (centuriation), établissent des tracés qui empruntent, adaptent ou corrigent ceux des anciens chemins gaulois.

  • La via Agrippa : axe Lyon-Boulogne traversant le sud du Morvan et passant à proximité de Decize.
  • Les itinéraires secondaires : Luzy, Entrains-sur-Nohain et Moulins-Engilbert voient converger des routes commerciales et stratégiques.
  • Les relais routiers (mansiones, mutatio) : tous les 25 à 30 km, des haltes jalonnent les grands axes, favorisant l’accueil, l’entretien et le ravitaillement des voyageurs et des troupes.

Plusieurs toponymes ou noms de lieux-dits perpétuent ce passé : La Chaussée (près de Saint-Pierre-le-Moûtier), Les Voies, Les Carrières. Les routes modernes, en particulier les nationales 7, 81, 151, héritent souvent d’anciennes directions imposées par les arpenteurs romains.

Les entités administratives : civitas, pagi, villae

Du pagus à la civitas : organisation du contrôle local

À partir du Ier siècle, la territorialisation romaine s’effectue par étapes. Le pouvoir central distingue d’abord des civitates : la civitas Aeduorum (Éduens) couvre la partie nord-est du département, autour de Nevers, pendant que la civitas Biturigum (Bituriges) s’étend au sud-ouest. Au sein de ces vastes ensembles, le territoire est fragmenté en pagi, sortes de districts ruraux, précurseurs à la fois des futurs diocèses ecclésiastiques puis des cantons.

Il est frappant de constater combien certains noms de villages ou de hameaux (Billy-sur-Oisy, Entrains) conservent la mémoire d’une fonction administrative ancienne : siège d’un pagus, chef-lieu de forum, etc.

Les villas et la mise en culture des marges

L’autre grande structuration autochtone, encouragée par Rome, est l’installation de villas gallo-romaines. Ces exploitations rurales, parfois cossues, quadrillent le territoire jusque dans ses marges morvandelles. Elles constituent des centres d’exploitation agraire avancés, où réside une famille plus ou moins romanisée, entourée d’ouvriers gaulois. Les fouilles de Sauvigny-les-Bois, de Pazy ou de Varzy redonnent à voir la vie quotidienne de ces propriétaires : mosaïques, thermes privés, objets de commerce importés de Méditerranée (amphores, céramiques sigillées).

Cet enracinement rural structure le paysage : défrichage contrôlé, digues, réserves d’eau et pistes agricoles dessinent une géographie domestiquée, dont nos terroirs gardent l’empreinte.

La romanisation des sociétés nivernaises : citoyenneté, toponymie, continuités

L’influence administrative va au-delà de l’organisation spatiale. Les Romains imposent peu à peu la citoyenneté romaine aux élites locales, intégrées dans la gestion des cités. De nombreux notables gaulois du Nivernais adoptent la Romanité, latinisation des prénoms, modes vestimentaires, inscription sur des stèles funéraires ou au sommet d’administrations locales. La persistance de certains noms de familles, issus de racines latines, témoigne de cette longue fusion.

La toponymie actuelle, elle aussi, porte l’influence romaine. Des noms en -acum (La Chapelle-Saint-André, Saxi-Bourdon), ou -anum (Luzy, Saint-Saulge) renvoient à des domaines ruraux gallo-romains. Plus au nord, le village de Garchy doit son nom à un Carcius (nom de personne latin, + suffixe -acum, « le domaine de Carcius »).

Enfin, des réformes ultérieures, notamment au moment de la création des diocèses sous l’Empire tardif ou au Moyen Âge, reprennent parfois les anciens cadres – axes de circulation, limites de pagi – pour dessiner les circonscriptions ecclésiastiques ou les frontières des seigneuries. L’administration révolutionnaire, en 1790, en fixant les contours du département de la Nièvre, reprend certains de ces grands axes hérités de Rome : Loire, Allier, Morvan servent naturellement de marqueurs, tout comme certaines voies de passage immémoriales.

Anecdotes, découvertes et héritages : la Nièvre romaine au quotidien

  • Une carte de Peutinger précieuse : la célèbre Table de Peutinger (copie médiévale d’une carte routière romaine) mentionne Decize et Nevers, preuve de leur importance stratégique. Elle permet de restituer les distances entre les principales « stations » du Nivernais antique.
  • Un trésor de pièces à Imphy : En 1933, des ouvriers ont mis au jour à Imphy un trésor de 4 000 monnaies romaines, cachées probablement lors d’une période de troubles au IIIe siècle. Cette découverte illustre la vitalité économique et l’intégration du territoire aux circuits monétaires impériaux (source : « Monnaies et trésors du Nivernais gallo-romain », Revue archéologique du Centre de la France, 1987).
  • Des bornes milliaires plus que millénaires : Frappées de l’aigle impérial ou du nom des empereurs, certaines bornes alignées sur d’anciennes routes, à proximité de La Machine ou d’Entrains-sur-Nohain, restent visibles à l’œil attentif.
  • La Loire, colonne vertébrale logistique : Navigable dès l’époque romaine au moins sur les tronçons sud de la Nièvre, la Loire servait de grand chemin mouvant, transportant blé, vin, minerais vers Autun, Orléans et la vallée de la Seine.

Un héritage toujours lisible : la Nièvre, laboratoire administratif

En définitive, la mainmise romaine sur le territoire du futur département de la Nièvre a laissé une empreinte durable sur l’organisation urbaine, le maillage routier, les limites communales, la structuration foncière et même les sensibilités locales. Les commissaires du Directoire, en redessinant la carte de la France post-1789, n’ont fait qu’adapter et rationaliser un palimpseste vieux de deux millénaires. La Nièvre, territoire carrefour, tire son identité actuelle de cette ancienne articulation entre campagne morvandelle, axe ligérien, et routes romaines : aperçu sensible et concret de la façon dont l’administration, à la fois invisible et pérenne, façonne durablement les paysages et parfois les destins.

Pour prolonger l’exploration, je vous invite à consulter :

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