Luzy, pierre vivante du Nivernais : comprendre l’architecture singulière d’une ville morvandelle

Luzy, trait d’union entre Morvan et Nivernais : un contexte architectural atypique

Luzy, bourg du sud nivernais, intrigue les voyageurs attentifs. Ville au carrefour du Morvan et de la vallée de l’Arroux, elle semble à la fois marquée par l’empreinte de la ruralité morvandelle et par le souffle — parfois oublié — de l’essor industriel du XIX siècle. Mais quelles sont donc les spécificités architecturales qui lui confèrent ce caractère si particulier ? À travers ses rues, ses toits, ses cours et ses façades, Luzy raconte d’autres histoires que celles des villages typiques voisins : elle conserve des cicatrices médiévales, des élégances bourgeoises inattendues et de subtiles touches d’arts populaires remodelés par les temps modernes. Déambuler dans Luzy, c’est lire à ciel ouvert une chronique de son territoire, de ses sociétés, de ses enjeux et de ses reconversions.

L’influence du terroir : la pierre, la brique, l’ardoise et la tuile

À Luzy, l’œil curieux remarquera la diversité de matériaux utilisés dans la construction. La pierre, omniprésente, provient pour partie des carrières locales du Morvan, notamment du granite bleu, réputé pour sa robustesse, employé aussi bien dans les soubassements des maisons que dans les seuils et encadrements de portes. Mais la brique rouge, plus rare en plein Morvan, se devine souvent depuis la sortie d’Autun : héritage du XIX siècle lorsque l’essor industriel a favorisé l’usage de ce matériau, apprécié dans la construction des bâtiments modernes ou administratifs. Une promenade autour de la gare et dans le quartier dit “des usines” en porte la trace.

  • Toits à deux versants recouverts de tuiles plates (tuiles du Bourbonnais, héritage du sud nivernais), alterne parfois avec l’ardoise, signalant une parenté avec le Morvan voisin (voir Patrimoine Nièvre).
  • Encadrements en granit ou grès des fenêtres et portes, alternés selon les quartiers.
  • Chaux blanche sur les murs : traditionnel, ce badigeon était souvent posé à la main, soulignant la rugosité de la pierre, et protégeant l’habitat contre les intempéries et parasites.

Un cœur médiéval, discret mais persistant

Si la ville ne possède pas de fortification spectaculaire comme certaines voisines de la vallée de la Loire, Luzy conserve de précieux vestiges de son passé médiéval. Autour de l’église Saint-Pierre (XII-XVI siècles), la structure du vieux bourg laisse deviner une implantation en carrefour, typique des places marchandes :

  • Parcelles étroites et allongées, dites en “lanières”, organisées perpendiculairement à la rue principale (voir le cadastre napoléonien de 1825, archives de la Nièvre).
  • Traces de maisons à pans de bois, malheureusement peu conservées, mais parfois visibles en arrière-court.
  • Puits publics et privés en pierre, parfois couverts, témoignages d’une vie communautaire structurée autour de l’eau (voir Martine Augustin, Histoire de Luzy, 1990).

La rue du Vieux-Lavoir conserve encore l’empreinte d’un habitat dense, embelli au XIX siècle par l’adjonction de balcons en fonte réalisés par les ateliers voisins de l’Allier.

Maisons vigneronnes et fermes-marchandes : une spécificité de Luzy

Contrairement à l’image d’un Morvan seulement forestier et pastoral, Luzy portait jadis une activité viticole modeste mais structurée. Les fameuses “maisons vigneronnes” se distinguent par :

  • Des caves voûtées (souvent semi-enterrées) ouvrant sur la rue par des portes à linteau droit ou en arc segmentaire.
  • Des escaliers extérieurs de pierre desservant l’habitation au-dessus de la cave, protégés par un petit auvent de tuiles.
  • Des greniers à outils éclairés par de petites lucarnes à “oeil de bœuf”.

Peu de ces maisons sont aujourd’hui intactes, mais plusieurs rues du centre — notamment la rue de la Liberté et la rue des Écoles — présentent encore des alignements de façades typiques, lisibles pour qui sait observer, même si la vigne a largement disparu après la crise du phylloxéra dans les années 1870.

L’empreinte du XIX siècle industriel : de la gare aux châteaux de brique

L’arrivée du chemin de fer en 1870 marque un tournant pour Luzy, qui profite alors du développement des exploitations minières de Decize et d’Autun. L’architecture s’en ressent, donnant au faubourg nord une physionomie singulière :

  • Le bâtiment de la gare, en briques jaunes et rouges, attire l’œil : édifié dans le style “PLM” (Paris-Lyon-Méditerranée), il évoque la modernité ferroviaire du temps de Napoléon III.
  • Les anciens ateliers métallurgiques, massifs et fonctionnels, certains transformés en ateliers d’art ou commerces, avec leurs toits à sheds en dents de scie (voir “Les gares de la Nièvre”, Jean-Pierre Hérisson, 2004).
  • Les maisons bourgeoises et “châteaux industriels”, érigés par des notables lors de la période de prospérité, arborant de vastes jardins, des façades ornées de modillons, et parfois des belvédères coiffés de zinc ou d’ardoise.

La villa dite “des Glycines” ou les demeures avenue de la Gare illustrent cette volonté de marquer du sceau de l’opulence la réussite industrielle, rarement aussi manifeste dans une commune rurale du Morvan.

Une architecture vernaculaire qui s’adapte et se transforme

La richesse de Luzy réside dans son “bricolage” architectural permanent : on y retrouve le vocabulaire classique des fermes morvandelles — volume ramassé, chaînages d’angle en pierre, couverture basse —, mais remanié au gré des besoins :

  • Ajout de vérandas en métal au XX siècle, influences modernes importées par le chemin de fer.
  • Maisons jumelées, témoignage d’une urbanisation concentrée à la faveur de la croissance démographique des années 1850-1900.
  • Transformation d’anciennes granges en commerces le long de la rue principale, parfois sans perdre leur vaste porte charretière.

À chaque époque, l’habitat s’aménage, assemble, camoufle parfois, dans une logique qui privilégie l’économie des ressources et l’optimisation des usages.

L’art funéraire et religieux : de l’église Saint-Pierre au monumental cimetière

Impossible d'ignorer la stature de l’église Saint-Pierre : ce vaisseau hybride cache une nef romane, élargie au XVI siècle, ornée de chapiteaux à motifs végétaux et d’un clocher à flèche octogonale, typique des reconstructions du Morvan. Mais la véritable curiosité réside dans les nombreux autels secondaires, offertes par des confréries laïques, dont les plaques dédicatoires permettent de reconstituer le tissu social du Luzy ancien.

Le cimetière, sur la route de Cercy-la-Tour, offre un bel échantillon d’art funéraire régional :

  • Monuments de marbriers nivernais (Famille Flageollet, marbriers à Clamecy au XIX), croix en fonte estampées,
  • Chapelles familiales en brique, typiques du commerce enrichi à la fin du XIX siècle,
  • Vieilles stèles en calcaire orné de symboles maraîchers et viticoles,
  • Présence de caveaux communautaires, usage rare aujourd’hui.

Il existe des relevés très complets sur ces monuments, réalisés par le Cercle Archéologique du Nivernais (2017, publication réservée aux membres).

Eléments oubliés et micro-patrimoines : washtubs, anciens lavoirs et poêles de rue

Outre les grandes composantes, Luzy conserve un patrimoine vernaculaire parfois invisible aux non-initiés :

  • Les lavoirs publics — le plus célèbre, restauré, rue du Vieux-Lavoir, présente une charpente à chevrons porteurs et un abreuvoir en granite monolithique.
  • Anciennes bornes à incendie en fonte, vestiges de l’organisation municipale du début du XX siècle.
  • Pancartes émaillées, parfois pour des commerces disparus, et niches à statuettes religieuses sur les façades des maisons d’angle.

Il existe une tradition locale des “poêles de rue” (petits abris métalliques où l’on pouvait s’abriter lors des veillées d’hiver), aujourd’hui disparus mais attestés sur cartes postales du début du XX siècle (Archives privées, collection M. Richardet).

Ouverture : Luzy, laboratoire de réinvention rurale

Aujourd’hui, Luzy multiplie les initiatives pour valoriser et réhabiliter son patrimoine bâti. De l’organisation du festival “L’Automnal du patrimoine”, aux chantiers participatifs de rénovation de l’habitat ancien, la commune cherche à faire dialoguer les héritages. De nouveaux habitants investissent les anciennes maisons vigneronnes ou les ateliers du quartier des usines — souvent à prix très accessible.

Luzy ne ressemble à aucune ville exactement : elle emprunte à la fois à la Bourgogne viticole, au Morvan forestier et au Nivernais industriel. Son architecture est à la croisée de toutes ces histoires, faite de matériaux locaux réinventés, de maisons qui racontent la terre, le commerce, l’exil et parfois la reconquête. L’œil attentif y débusquera des indices, un rythme particulier, une manière de vivre ensemble et d’enraciner l’avenir sans occulter les mémoires du passé.

Sources principales : Histoire de Luzy (Martine Augustin, 1990) ; Dictionnaire du patrimoine nivernais, Jean-Paul Jouary et André Nicolas, 2015 ; Archives départementales de la Nièvre ; Les gares de la Nièvre (Jean-Pierre Hérisson, 2004) ; Patrimoine-nievre.fr.

Les archives

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