Moulins-Engilbert, mémoire vivante du berceau charolais

Un paysage façonné par le bovin : l’empreinte du Charolais à Moulins-Engilbert

Au cœur du Sud-Morvan, entre les douces collines du bocage et les vallons de l’Aron, Moulins-Engilbert se devine derrière ses haies, fière de ses prés. Depuis près de trois siècles, ce chef-lieu rural s’est imposé comme l’un des épicentres du commerce du bétail charolais, au point qu’ici, on dit volontiers que le bovin « charolais n’est pas seulement une race, c’est une culture ».

Impossible de comprendre l’âme de Moulins-Engilbert sans évoquer la force lente du bœuf blanc. Et si son patrimoine bâti – halles, abattoir, marché couvert – porte haut les traces de cette prospérité bovine, c’est bien l’organisation séculaire de ses foires, la renommée de ses éleveurs et les innovations de ses marchands qui ont fait du village un centre historique de l’élevage charolais.

La naissance d’un terroir d’élevage : du Moyen Âge au XIX siècle

Bien avant que la vache blanche ne devienne un emblème, les collines nivernaises accueillaient déjà des animaux robustes, héritiers des antiques souches celtoromaines. Mais c’est à partir du XVIII siècle, sous l’impulsion des grands propriétaires et grâce à la sélection naturelle, qu’émerge le cheptel charolais moderne. C’est l’époque où les premiers marchands viennent, à pied ou à cheval, des provinces voisines : Limousin, Berry, Bourbonnais.

Un acte de 1780 mentionne déjà Moulins-Engilbert comme un « lieu renommé […] pour la vente des bons gros bœufs », d’après les archives de la ville conservées à la Médiathèque de Nevers. Les foires, alors mensuelles, attiraient plusieurs centaines de têtes et pouvaient durer plusieurs jours, au rythme des saisons et des moissons.

La révolution du marché au cadran

Mais le grand tournant survient avec le développement du commerce national : la demande en viande explose, portée par la poussée démographique urbaine et l’essor de Paris. Dès 1860, Moulins-Engilbert structure une place dédiée – les célèbres « marchés aux bestiaux » – entourée de cafés, d’auberges, d’étables et de marchands d’outils agricoles.

Le marché local opère alors une mue technique et logistique. On inventorie en 1883 la présence de quatre marchands de bestiaux importants et de plus d’une dizaine de bouchers enregistrés à la foire de la Saint-Martin (source : Bulletin de la Société d’Agriculture de la Nièvre). La gare, ouverte en 1873, transforme encore la donne, permettant l’export du bétail par wagons vers Paris ou Lyon, dynamisant une filière qui, sans ce nœud logistique, serait restée confinée au Morvan.

Quand Moulins-Engilbert devient la plaque tournante du Charolais

La première moitié du XX siècle couronne la notoriété du village : le négoce explose, relayé par toute une infrastructure commerciale unique dans le département. En 1931, les comptes communaux font apparaître plus de 35% des recettes directement issues des droits de place sur les marchés à bestiaux (source : Archives Départementales de la Nièvre). On estime alors que durant les grandes foires du printemps et de l’automne, le bourg triple de taille pendant quelques jours, absorbant jusqu’à 8 000 têtes de bétail à la veille de la Seconde Guerre mondiale (témoignage recueilli par le Musée de l’Élevage et du Charolais).

  • Une halle unique : construite en 1877, la Halle aux veaux, toujours visible avenue du Champ-de-Foire, servait à regrouper les jeunes animaux. Elle a été inscrite à l’Inventaire du Patrimoine. Aujourd’hui restaurée, elle rappelle l’organisation très stricte des marchés : chaque catégorie (veau, bœuf, vache de réforme) avait son aire, codifiée jusque dans la disposition des barrières.
  • Des abattoirs modernes : le bourg se dote tôt, dès les années 1920, d’un abattoir municipal conforme aux normes d’hygiène naissantes, exportant vers Paris, Dijon, Nevers.
  • Réseau de négoce international : on retrouve, dans les journaux agricoles comme La Revue Charolaise de 1925, des annonces de « lots de charolais de Moulins-Engilbert à convoyer jusqu’en Suisse, Espagne, Italie », la race étant déjà recherchée pour ses qualités bouchères.

L’humain derrière la bête : portraits et scènes de foire

Les anciens racontent l’ambiance : à l’aube, la cloche du marché résonnait, annonçant l’ouverture. Un ballet coloré de cultivateurs en blouses grises, marchands anglais en redingotes, maquignons à l’accent traînant, arpentaient les allées boueuses entre les bêtes immobiles. Un mot, une tape, un accord : la tradition du « tope-là » s’imposait, parfois devant l’agent de la « police des foires » chargé de veiller à la régularité des transactions.

Quelques grands noms se détachent : la famille Minard, pionnière du commerce transrégional, citée dans les actes notariés de 1855 ; François Ladrière, dont la lignée d’éleveurs remonte à la Révolution ; ou encore Marie Brunet – rare femme négociante dans un univers masculin – qui tenait, jusque dans les années 1960, l’un des abreuvoirs les plus fréquentés du Champ de Foire.

Une mémoire mais aussi un laboratoire : patrimoine vivant et modernité

Aujourd’hui, l’héritage du marché au bétail demeure très visible. Depuis 1993, le Musée de l’élevage et du Charolais s’efforce de transmettre la boucle entre tradition et innovation : ici, photographies anciennes, matériel de sélection, récits d’éleveurs côtoient des analyses sur la génétique charolaise et les enjeux contemporains (souveraineté alimentaire, qualité des pâturages, circuits courts). Les scolaires y affluent, les chercheurs y trouvent une matière précieuse, et chaque automne, la Fête du Charolais célèbre ce patrimoine vivant au cœur du bourg, entre démonstrations culinaires et concours de bêtes.

Le marché de Moulins-Engilbert est aussi l’un des tout derniers marchés au cadran de Bourgogne-Franche-Comté (avec 33 500 têtes négociées en 2019, source : Marché au Cadran de Moulins-Engilbert), mêlant tradition orale et informatisation des ventes, créant des ponts entre les anciens et la nouvelle génération d’éleveurs.

  • Organisation régulière de concours d’animaux de boucherie, reconnu par le Herd Book Charolais.
  • Accueil de groupes internationaux (Suisses, Italiens et Espagnols, notamment), venus observer les méthodes de sélection et de conduite des troupeaux.
  • Ateliers de transmission autour des métiers du cuir, en lien avec les anciens ateliers locaux de bourrellerie.

Des enjeux contemporains pour l’élevage charolais

Face aux crises agricoles récentes, le tissu d’élevage moulinois cherche à réinventer ses échanges : multiplication des circuits courts, mise en avant de la qualité IGP « Charolais de Bourgogne », participation à des initiatives agroécologiques (rotation des cultures, maintien des haies bocagères). Les 200 exploitations du bassin moulinois se regroupent désormais en coopératives à taille humaine, sécurisant à la fois la vie de village et la valorisation du produit.

Les écoles agricoles voisines – à Château-Chinon ou Autun – continuent d’alimenter cette culture de la transmission, où l’on apprend autant à reconnaître le doigté du vieux maquignon que les subtilités d’une certification sanitaire.

Cartes, légendes, souvenirs : la vie charolaise à travers le temps

Parmi les trésors du Musée de Moulins-Engilbert, une remarquable carte du cadastre napoléonien (1828) montre l’explosion des pâturages communaux, preuves tangibles d’une adaptation précoce au développement du troupeau [Archives Départementales de la Nièvre]. Ailleurs, sur les murs de plusieurs granges, on trouve encore les anciennes balances à bestiaux, témoins muets de la vitalité économique du lieu.

  • Légendes orales : on rapporte l’existence du « taureau de la Saint-Ladre », un animal géant vendu en 1898 pour une somme record jamais égalée, ayant nécessité douze hommes pour franchir la passerelle de l’Aron.
  • Rituel des enfants : jusqu’aux années 1970, le jeudi précédant la grande foire, les écoles fermaient exceptionnellement leurs portes pour envoyer les enfants au “tour du marché”, chacun recevant une pièce à déposer dans la fontaine du Champ-de-Foire, “pour que la vache donne du lait et le bœuf du gras”.

Dans les journaux locaux du début du siècle – L’Avenir de la Nièvre ou Le Morvandiau – on trouve, d’année en année, la chronique minutieuse des prix, des querelles de marchands, des inventaires de naissances de veaux, touchant à la micro-histoire rurale de tout une région.

Pistes pour le futur : transmission, tourisme et dynamisme local

L’enjeu est bien là : rendre vivante, sans la figer, cette histoire d’élevage. Les projets de valorisation passent par la création de sentiers gourmands autour de la race charolaise et la multiplication des stages pour enfants. Le lien fort avec la filière viande locale fait aussi la fierté d’une gastronomie qui mise sur la transparence : tables fermières, marché du terroir chaque samedi, mise en avant des petits éleveurs dans les cantines scolaires.

Moulins-Engilbert demeure donc, non seulement un témoin privilégié du passé de l’élevage charolais, mais aussi un acteur clé de son renouveau, conjuguant respect du patrimoine et innovation rurale.

Pour qui prend le temps de musarder à travers ses chemins encaissés et ses ruelles marchandes, chaque pierre, chaque haie, chaque silhouette de vache dans le matin clair, raconte la belle et longue histoire de la bête blanche du Morvan.

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