Du bocage aux plaines ouvertes : mutations et défis des paysages agricoles dans le sud Nivernais

Un paysage façonné par les hommes et les siècles

Cheminer dans le sud Nivernais, c’est traverser une mosaïque de contrées, de l’opulent bocage du Bazois aux vastes ouvertures de la vallée de la Loire. Ce territoire, à la fois porte et cœur du Nivernais, a longtemps été défini par son rapport à la terre : élevage charolais, cultures céréalières, vergers ponctuant les villages, sans oublier la vigne abondante jusqu’au phylloxéra du XIX siècle. Les paysages agricoles, loin d’être immobiles, racontent l’histoire intime du pays et de ses habitants, entre innovations, crises et réinventions.

Des bocages omniprésents, mais en mutation

Le bocage sud-nivernais — un maillage de prairies closes par des haies vives ou fossés, ponctué de chênes multi-centenaires et de mares — incarne plus qu’aucun autre l’identité rurale locale. Il est aujourd’hui soumis à une pression croissante.

  • L’arrachage des haies, démarré dès les années 1950 pour faciliter la mécanisation, reste une réalité. Selon la Chambre d’Agriculture de la Nièvre, le département a perdu près de 2 000 km linéaires de haies entre 1950 et 2010.
  • Pourtant, entre 2010 et 2020, des programmes de replantation réapparaissent. Sur la seule Communauté de Communes Sud Nivernais, 35 km de haies ont été replantés, via des aides de la région Bourgogne-Franche-Comté et des projets associatifs (source : CPIE Yonne Nièvre).

Les haies, bien plus que de simples clôtures, jouent plusieurs rôles :

  1. Protection des sols de l’érosion et du ruissellement.
  2. Régulation des flux d’eau et microclimats.
  3. Refuge pour une biodiversité ordinaire et remarquable : pie-grièches, muscardins, insectes pollinisateurs (source : Observatoire de l’Agriculture et de la Biodiversité du Morvan, 2022).
  4. Barrière naturelle lors des crues de la Loire, comme cela fut noté lors de la crue de 2016 à Saint-Parize-le-Châtel (archives locales).

Des témoignages recueillis à Champvert ou Dornes évoquent la fierté de posséder « la plus vieille haie du canton », mais aussi la difficulté d’entretenir ces linéaments vivants face au manque de main-d’œuvre. Tandis que certains éleveurs replantent, d’autres peinent à justifier le maintien de surfaces « non productives » dans un marché tendu.

La céréaliculture en expansion : nouvelles logiques de gestion du sol

Au fil du XX siècle, les plaines du sud Nivernais, en particulier autour d’Imphy, Saint-Pierre-le-Moûtier ou Decize, ont vu l’élevage reculer au profit de céréalicultures de plus en plus spécialisées : blé, orge, colza, maïs, tournesol.

  • Entre 1960 et 2020, la part des surfaces consacrées aux grandes cultures dans les cantons de la vallée de la Loire a augmenté de 40 % (source : Agreste Bourgogne 2021).
  • Les techniques agricoles ont évolué (rotation courte, semis direct, traitements phytosanitaires), mais aussi la taille des exploitations — la taille moyenne d’une exploitation en zone céréalière excède aujourd’hui 100 hectares, contre 35 en 1990.

Ce mouvement s’accompagne de défis nouveaux :

  • Risque accru de lessivage des nitrates et de pollution des eaux, en particulier en bordure de la Loire et de ses affluents (rapport DREAL, 2022).
  • Diminution de la diversité faunistique et floristique, documentée dans l’Atlas de Biodiversité Communale de Champvert (édition 2023).
  • Question de la pérennité des sols : on observe une baisse mesurée mais constante de la teneur en matière organique (-0,14 % par an sur 20 ans, Inrae Dijon).

Des agriculteurs de la plaine, alertés par la raréfaction des alouettes ou la difficulté à retenir l’eau en été, s’engagent cependant dans l’agroécologie : couverts végétaux, bandes enherbées, réduction du travail du sol. Certains se tournent vers le bio, encore minoritaire (3,5 % des exploitations en sud Nivernais selon Agence Bio), mais en nette progression.

Pressions économiques et démographiques : l’effet ciseau

Les paysages agricoles du sud Nivernais sont indissociables des évolutions socio-économiques du territoire. Au recensement de 1975, la population active agricole représentait 18 % des actifs du département. Elle n’en représente plus que 2,5 % en 2020 (Insee Nièvre).

  • Vieillissement : 54 % des exploitants ont plus de 55 ans, soit 10 points de plus qu’en moyenne nationale (Chambre d’Agriculture 2022).
  • Déprise agricole : certaines parcelles sont laissées en jachère, envahies par la friche, en particulier sur les petites exploitations de la couronne morvandelle (Montapas, Montigny-sur-Canne), phénomène documenté par les inventaires du Conservatoire des Espaces Naturels de Bourgogne.
  • Transformation des fermes : de nombreux bâtiments anciens, frappés de désuétude, sont transformés en résidences secondaires ou laissés à l’abandon.
  • Nouvelles dynamiques : depuis 2017, une vingtaine de « néo-ruraux » ou jeunes agriculteurs se sont installés par an en sud Nivernais, avec souvent une orientation vers le maraîchage bio, les circuits courts ou la polyculture-élevage diversifiée.

L’arrivée d’initiatives collectives, comme la SCIC « Le Pré Vert » à Sougy-sur-Loire (maraîchage, transformation, marché fermier), ou la coopérative d’éleveurs bio de Neuville-les-Decize, esquissent d’autres figures paysagères : remise en prairie d’anciennes terres céréalières, plantation de vergers de variétés anciennes, création de fermes pédagogiques.

Le retour du petit maraîchage, les circuits courts et la micro-ferme

Un autre visage, plus discret mais en pleine expansion, est celui des micro-fermes et petites exploitations bio, participantes d’un mouvement national de « retour à la terre ».

  • On en comptait 7 en 2010, près de 45 en 2023 sur le sud Nivernais (statistiques Chambre d’Agriculture et MRJC 2023).
  • Le maraîchage diversifié y progresse, l’agroécologie s’appuie sur l’observation du vivant, la réintroduction de haies, de mares, de ruchers et une gestion paysagère partagée entre producteurs, collectivités et habitants.
  • Les marchés locaux, comme celui de Decize ou La Machine, ont vu leurs étals s’étoffer en produits « faits ici », tandis que les AMAP (Associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) fédèrent plusieurs centaines de familles autour d’un modèle favorisant l’équilibre social et écologique.

Le retour des fruitiers oubliés — la reinette du Morvan ou la prune de Saint-Parize — participe aussi à dessiner de nouveaux paysages. Lors d’un recensement participatif en 2022, plus de 288 arbres de variétés anciennes ont ainsi été plantés sur 18 communes.

Changements climatiques : s’adapter ou disparaître ?

Les impacts du changement climatique se font déjà sentir sur le territoire :

  1. Sécheresses récurrentes (2018, 2020, 2022), tensions sur la ressource hydrique, conduisant à des restrictions d’irrigation dans la vallée de l’Acolin.
  2. Baisse du niveau des nappes phréatiques entre 2016 et 2021 de -11 % en moyenne à l’échelle du sud Nivernais (DREAL Bourgogne-Franche-Comté).
  3. Déplacement progressif de certaines cultures : le maïs, autrefois abondant, reflue au profit de sorgho, ou de mélanges multi-espèces mieux adaptés à la sécheresse.

L’adaptation se traduit sur le terrain par :

  • Des systèmes d’irrigation plus performants (voire partagés) autour de Decize ou Saint-Léger-des-Vignes.
  • Un investissement dans la restauration de mares et d’abreuvoirs naturels pour le bétail.
  • La plantation d’essences ligneuses résistantes à la sécheresse pour le reboisement des haies (chêne pubescent, érable champêtre).

Entre mémoire et projets : lecture sensible d’un paysage en devenir

Au gré des cartes anciennes — celle de Cassini (XVIII siècle) où le bocage semble infini, ou celle du cadastre napoléonien, où chaque parcelle est numérotée — on mesure l’ampleur des mutations. Pourtant, derrière les chiffres et les tendances, les paysages agricoles du sud Nivernais portent toujours la marque de leurs bâtisseurs : le geste du planteur de haie, la courbe d’un canal creusé à bras, les pierres d’un lavoir dans un pré.

Les enjeux contemporains, complexes et parfois contradictoires, n’empêchent pas les habitants du sud Nivernais d’imaginer des futurs possibles. Entre ateliers de territoire, ateliers participatifs et « marches exploratoires », l’exploration de nouvelles alliances entre production, protection des milieux et valorisation du vivant s’esquisse peu à peu.

  • La « Fête de la Haie » à Beaulon rassemble chaque automne agriculteurs, scolaires et habitants autour de la taille, de la plantation et du partage de récits.
  • Des sentiers de découverte sont balisés autour des fermes pionnières en permaculture à Charrin ou La Nocle-Maulaix.

Difficile d’imaginer ce territoire sans ses paysages agricoles, tant ils forment encore le décor et le cœur battant du sud Nivernais. Mais pour que demain, chacun puisse continuer à « marcher doucement, regarder, raconter », il faudra sans doute conjuguer mémoire et inventions collectives, effort de transmission et volonté de réinvention. Se dessine ainsi un Nivernais agricole, pluriel, résilient, entre racines profondes et usages renouvelés.

Sources principales utilisées :

  • Agreste Bourgogne, « Statistiques agricoles 1960-2021 »
  • CPIE Yonne Nièvre, « Observatoire du bocage et de la biodiversité » (2022)
  • Insee Nièvre, « Tableaux économiques régionaux 2022 »
  • DREAL Bourgogne-Franche-Comté, « Eaux et sols, état des lieux 2023 »
  • Chambre d’agriculture de la Nièvre : nievre.chambre-agriculture.fr
  • Agence Bio, chiffres-clé 2023
  • Conservatoire des Espaces Naturels de Bourgogne : « Espaces agricoles et biodiversité », rapports 2019 et 2022.

Les archives

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