Des charmes anciens aux défis du XXIe siècle : l'évolution de la gestion forestière autour de Château-Chinon

Aux origines : forêts médiévales, usages et premiers règlements

La forêt, autour de Château-Chinon, n’a jamais été simple décor. Au cœur du Morvan, elle s’entremêle depuis des siècles avec la vie des communes, modelant les paysages et conditionnant rythmes et habitudes.

Au Moyen Âge, ces bois n’étaient ni aussi étendus ni si uniformes qu’aujourd’hui. Les “forêts” désignaient autant des massifs, des bosquets épars que des landes ponctuées d’arbres. Le document le plus ancien mentionnant la forêt du côté de Château-Chinon remonte au XIII siècle : les cartulaires de la région évoquent alors les “bois de la Terre de Chinon”, propriétés tantôt ecclésiastiques (Abbaye de la Pierre-qui-Vire, prieuré de Saint-Hilaire-en-Morvan), tantôt seigneuriales (Famille des Châtillons).

La gestion médiévale tenait de l’équilibre précaire. On pratiquait le modèle de la forêt vivrière :

  • La vaine pâture : le droit de mener bêtes et troupeaux pour y glaner nourriture ou glands (enseignement précieux pour l’élevage porcin local).
  • L’essartage : abattage temporaire pour la création de champs ou de pâturages, suivie souvent d’une rapide reconquête par la forêt.
  • Le cens et le ban : ces droits réglant l’usage, pour éviter le “déboisement sauvage” qui menaçait d’éroder les terres agricoles - souci déjà exprimé dans un acte de 1315 (Archives Départementales de la Nièvre, AD 58, série H).

La forêt, en ce temps, reste donc polyfonctionnelle, sociale et économique : bois de chauffe, matériaux de construction, source de charbon de bois pour les forges du Bazois, et territoire de chasse seigneuriale. Cette mosaïque d’usages trace un premier modèle de gestion, à forte dimension communautaire, qui persistera jusqu’à la Révolution.

De Colbert au XIX siècle : le temps des règlements et des crises

Si une date a fait basculer la forêt morvandelle dans l’ère des grandes réformes, c’est bien 1669. L’Ordonnance de Louis XIV, rédigée par Colbert, marque partout en France le début d’une codification stricte, mais plus encore à Château-Chinon, au carrefour des routes du bois du Morvan vers Paris et la Loire.

  • Objectif : garantir des ressources pour la construction navale royale et éviter le péril du “grand déboisement”.
  • Conséquence : multiplication des gardes forestiers et contrôles, relance des plantations de chênes, premières allées rectilignes (comme dans la forêt de Breuil-Chenue), suppression progressive de la vaine pâture qui subsistait malgré tout jusqu’à la Révolution.

Mais la crise du bois, dès le XVIII siècle, entraîna de vifs conflits locaux. La création, en 1777, de l’"Administration des Eaux et Forêts" fut diversement accueillie : nombre de procès et résistances s’enracinent dans les archives régionales.

À la Révolution, la nationalisation des biens de l’Église et des seigneurs accrut les tensions. À Château-Chinon, plusieurs bois furent attribués à la commune ou vendus en lots (cf. “Tableau des forêts du district de Château-Chinon”, an II, AD 58, série L). L’essor démographique favorisa les coupes, mais aussi la mise en culture de nombreux taillis, hâtant localement le recul de la futaie.

Le XIX siècle : un Morvan “charbonnier” et le grand basculement paysager

Le XIX siècle est indissociable de l’épopée du flottage du bois sur l’Yonne et la Cure. Entre 1830 et 1880, près d’1,5 million de stères de bois sont expédiés chaque année vers Paris (Source : Jean-François Perrot, Le flottage du bois dans le Morvan, Dossiers Bourgogne, 2014).

  • Les forêts deviennent le cœur du “système charbonnier” ; nombre d’anciennes cabanes ou “trous de charbonniers” marquent encore les sous-bois près d’Arleuf ou Lavault-de-Frétoy.
  • Essor des chemins forestiers, percées pour les attelages, premières tentatives de reboisement scientifique, parfois sous l’égide de l’École forestière fondée à Nancy en 1824.

La conséquence la plus visible apparaît sur les plans cadastraux et les cartes de Cassini : vers 1800, la forêt ne couvre qu’environ 16% de la surface du Morvan nivernais, contre plus de 40% aujourd’hui (Source : Observatoire des Forêts du Morvan). Entre 1850 et 1914, l’équilibre entre prairies, landes, haies et massifs boisés se déplace profondément : les landes disparaissent, le hêtre (fayard) disparaît partiellement au profit du chêne et du bouleau, l’épicéa fait son apparition timide avant de s’imposer après 1945.

Regards, récits et traditions : mémoire locale des anciens forêts

Il subsiste dans les villages autour de Château-Chinon des récits où la forêt tient une place quotidienne : “En 1895, mon grand-père partait en forêt au lever du soleil, sac au dos et cognée sur l’épaule, pour rejoindre les charbonniers du côté de Montigny” (témoignage recueilli à Chougny, 1978, Archives orales du Morvan). Cette tradition orale excède la stricte histoire économique : elle tisse des liens d’identité et de transmission, souvent méconnus.

Le XX siècle et l’ère du reboisement industriel

Après la Première Guerre mondiale, deux phénomènes majeurs bouleversent la gestion forestière locale :

  • L’exode rural et l’abandon massif de terres agricoles, qui se transforment en “friches montantes” ou sont replantées.
  • La politique de reboisement menée dès les années 1920, puis accélérée dans les années 1950 par le Fonds Forestier National (FFN), qui favorise l’introduction massive du douglas (un conifère d’Amérique du Nord), de l’épicéa, et la rationalisation des exploitations.

Dans les années 1960, selon l’Inventaire Forestier National, la part des résineux grimpe à plus de 30% dans l’ensemble du Morvan, contre à peine 10% un siècle auparavant (Source : IFN/Biogéonov, 2020). Le paysage s’en trouve bouleversé : grands alignements géométriques, monocultures à croissance rapide, disparition des haies et chemins creux traditionnels.

Ce modèle industriel marque tout autant les pratiques : le “petit bois” de proximité, longtemps géré par les familles ou les usagers communaux, cède la place à une sylviculture mécanisée, confiée à des coopératives privées (Scieries du Morvan, Coforêt, Unisylva).

Forêts publiques, forêts privées : le morcellement singulier du Château-Chinonais

Type de forêt Part en 1985 Part en 2022
Forêt privée 74% 63%
Forêt communale 22% 29%
Forêt domaniale 4% 8%

(Source : Office National des Forêts, rapport 2022)

  • Le tissu foncier local reste très éclaté : sur la seule commune de Château-Chinon (Ville et Campagne), plus de 600 propriétaires forestiers pour un peu moins de 3 600 hectares boisés (CADASTRE, 2022).

Le temps des controverses écologiques : vers une gestion durable et participative ?

Le tournant des années 1990-2000 voit s’installer une contestation durable du modèle “productiviste”. Plusieurs événements agitent le Château-Chinonais :

  • Création du Parc Naturel Régional du Morvan en 1970, qui promeut des chartes favorisant la gestion durable, le respect de la biodiversité, la préservation des tourbières (notamment celle du Champgazon à Arleuf).
  • Naissance d’associations locales, telles que Adret Morvan ou Morvan en Colère, mobilisées contre la multiplication des coupes rases et la transformation de forêts en “usines à bois”.
  • Engagement croissant des communes : la forêt communale de Château-Chinon, gérée par l’ONF, développe maraudages pédagogiques, études faunistiques et projets de labellisation “Forêt d’Exception” (ONF, Dossier 2023).
  • Diversification des essences, retour limité du hêtre et développement d’actions telles que la “futaie irrégulière” ou l’agroforesterie sur certaines parcelles.

Le grand débat contemporain porte, ici comme ailleurs, sur la conciliation entre productions économiques (bois d'œuvre, bois-énergie) et fonctions écologiques : corridors pour la faune, régulation hydrologique, accueil touristique. À cet égard, le Plan Simple de Gestion obligatoire pour les propriétaires privés de plus de 25 ha, mais aussi les nouvelles certifications PEFC (Programme Européen des Forêts Certifiées) sont des signes d’une mutation progressive, soumise aux attentes croissantes des habitants comme des visiteurs.

Perspectives locales : l’avenir entre enjeux climatiques, transmission et nouvelles pratiques citoyennes

Aujourd’hui, la forêt autour de Château-Chinon est à un carrefour :

  • Face au changement climatique, le choix des essences redevient crucial : chênes pédonculés, hêtres résistants, mais aussi essais d'acclimatation de variétés méditerranéennes (publié dans “Le Morvan face au climat”, PNR Morvan, 2021).
  • Les initiatives citoyennes se multiplient : balades nature, chantiers bénévoles de restauration de mares en lisière, ateliers de reconnaissance des champignons ou d’apprentissage des vieux métiers forestiers (débardage au cheval, affouage).
  • La mémoire locale reste ancrée, entre chemins forestiers marqués de croix votives et vieille coutume de la “planche à charbon” transmise de génération en génération.

Dans ces bois qui renaissent perpétuellement, il y a ce sentiment partagé que la gestion forestière est une histoire collective et évolutive. Le passé forge le présent, la tradition éclaire la décision, et tout indique que, même sous les futaies centenaires ou les épicéas des nouveaux peuplements, les habitants du Château-Chinonais restent d’irremplaçables “passeurs de forêt”.

Sources principales utilisées pour la rédaction : AD 58 (séries H, L), Parc Naturel Régional du Morvan, Observatoire régional des forêts Bourgogne, Jean-François Perrot, IFN/Biogéonov, ONF, “Le Morvan, mémoire vivante de la forêt” (La Manufacture, 1989), recueil d’archives orales du Morvan.

Les archives

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