Aux sources du flottage : Clamecy, sentinelle du bois pour Paris

À la croisée des eaux : l’atout géographique de Clamecy

Dans l’entrelacs des paysages nivernais, Clamecy occupe depuis des siècles une place stratégique. Ville de confluence, elle s’étire sur les rives de l’Yonne, là où rejoignent les eaux du Beuvron. Cette position fait d’elle, dès le Moyen Âge, une sentinelle idéale pour organiser l’un des plus spectaculaires mouvements de matière vers la capitale : le flottage du bois.

Quand Paris commence à engloutir des quantités croissantes de bois pour se chauffer et fabriquer du charbon dès le XIIIe et, surtout, à partir du Grand Siècle, la Bourgogne, et particulièrement le bassin du Morvan, deviennent son principal fournisseur (source : Archives départementales de la Nièvre). Restait à savoir comment faire voyager ces centaines de milliers de stères sur près de 200 kilomètres. Le secret, c’est l’eau et l’ingéniosité des hommes de Clamecy.

Naissance d’un savoir-faire : le flottage du bois, une épopée collective

Le flottage du bois est un art subtil, qui conjugue hydrologie, technique et solidarité villageoise. Dès le début du XVIe siècle, la mairie de Clamecy encourage la formation de « navigants » et de « flotteurs », spécialisés dans l’assemblage et la conduite des bûches sur les rivières (Jean-Pierre Pernaut, Le Flottage du bois en Bourgogne, 2010).

  • Le système de Flottage à bûches perdues : Le bois était découpé en perches de 1,20 m à 1,60 m, jeté dans les ruisseaux du Morvan pour rejoindre progressivement l’Yonne. À Clamecy, il formait d’immenses amas. Pas de radeau, chaque bûche flottait pour elle-même...
  • L’organisation du Grand Flottage : Chaque printemps, à la crue, s’organise le "grand flottage". En 1854, on recense plus de 400 000 stères de bois passant à Clamecy pour partir vers Paris ! (Source : Ville de Clamecy)
  • Le rôle des écluses et digues : De petits barrages mobiles, appelés « pertuis », sont ouverts au signal pour créer une vague, emportant les perches vers l’aval. Cette organisation s’affine tout au long du XVIIIe siècle.

La qualité du bois morvandiau, sa rectitude, son pouvoir calorifique font de Clamecy une plaque tournante incontournable. Parfois, la ville semblait envahie par des flots boisés, barrant les ponts, animant l'économie locale (hôtelleries, auberges, ateliers de serrurerie pour les chaînes) et attisant les colères quand les crues dispersaient le bois dans les champs alentour.

Du port de Clamecy à la capitale : la longue route du bois

Une fois rassemblé à Clamecy, le bois poursuit son épopée : la navigation sur l’Yonne puis la Seine, jusqu’aux rampes du port Saint-Nicolas à Paris. L’itinéraire, jalonné de villes telles qu’Auxerre, Sens ou Montereau, est semé d’embûches : crues, embâcles, tempêtes, parfois même des « voleurs de flottage » qui tentaient de s’approprier la précieuse cargaison.

Quelques chiffres impressionnants :

  • Au XIXe siècle, près de 1,2 million de mètres cubes sont acheminés par an à Paris via Clamecy (Les dossiers du Musée du Flottage de Clamecy).
  • La durée moyenne pour un tronc d’arbre coupé dans le haut Morvan : presque 6 à 10 semaines pour arriver dans les fours parisiens.
  • L’économie locale se voit incroyablement dynamisée : plus d’un millier de personnes travaillaient directement ou indirectement autour du flottage, des menuisiers aux aubergistes, des bateliers aux forgerons.

Le flottage, une école de la vie et de la solidarité

L’histoire n’est pas seulement affaire de chiffres et de marchandises : elle se tisse de gestes quotidiens. Les récits de flotteurs du XIXe siècle parlent de nuits glacées passées les pieds dans l’Yonne, de fêtes improvisées au retour du « grand ramassage » à Clamecy, ou de rivalités avec les habitants d’Auxerre, qui se plaignaient de la pollution des berges par tant de débris flottants.

Louis Dufour, flotteur en 1887, raconte : « La crue d’avril, c’était le baptême. Certains y perdaient leurs bottes, d’autres leur chapeau. On riait, sauf quand un tronc frappait trop fort la digue et brisait les espoirs de la famille » (Fond archives Clamecy, témoignages oraux recueillis 1962).

Du flottage à la renaissance patrimoniale – L’après-bois

Le flottage du bois décline dès la seconde moitié du XIXe siècle, vaincu par le rail et le charbon. En 1923, la dernière « descente » officielle s’organise sous les yeux émus des Clamecycois. Pourtant, ce passé ne disparaît pas ; il mue, se transmet, se raconte.

  • Dès 1974, la « Fête du flottage » ressuscite ce savoir-faire, chaque été, animant les quais du canal du Nivernais. Démonstrations, expositions de maquettes et ateliers font redécouvrir la gestuelle oubliée.
  • Le Musée du Flottage de Clamecy, ouvert depuis les années 1980, conserve outils, témoignages, documents manuscrits précieux – témoin de l’incessante énergie locale pour garder ce pan d’histoire vivant.

Longtemps négligé, l’héritage du flottage inspire aujourd’hui de nouveaux usages : sentiers d’interprétation, randonnées thématiques, mais aussi une réappropriation de l’Yonne pour des projets écotouristiques. L’ancienne « voie du bois », favorisée par le canal du Nivernais, attire aujourd’hui marcheurs et cyclistes venus chercher la mémoire des eaux.

Clamecy, mémoire et avenir sur l’Yonne

Le flottage du bois demeure une empreinte vive dans la mémoire collective de Clamecy, visible sur ses quais, ses toponymes (rue des Flotteurs, place du Port), et dans ses archives vivantes. Au fil des décennies, la ville est passée de la figure d’entrepôt industriel à celle de gardienne de traditions, mobilisant son histoire comme ressource pour inventer de nouveaux rapports à son fleuve, à ses forêts et à ses visiteurs.

Descendre l’Yonne aujourd’hui, c’est longer un livre ouvert sur les gestes du passé. Les sons du bois frappant l’eau, les cris des flotteurs, la fébrilité des jours de crues semblent parfois, les matins de brume, résonner encore entre les vieux murs. Clamecy n’a pas seulement été un relais du bois vers Paris ; elle a construit une identité, un patrimoine et une solidarité à la fois robuste et discrète, si caractéristiques des pays de l’eau. Un héritage qui, loin de s’endormir, invite quiconque visite la ville à écouter ces histoires qui filent encore, entre l’odeur de la rivière et le craquement des vieux troncs.

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