Cartographier la mosaïque du Haut-Morvan : clés de lecture des forêts et bocages sur les cartes IGN

Le Haut-Morvan vu d’en haut : pourquoi s’arrêter sur la cartographie IGN ?

Au cœur du massif du Morvan, un promeneur attentif découvre, en levant le nez sur une carte IGN au 1:25 000, que la forêt n’y est pas juste un vert uniforme et que le bocage ne se résume pas à un damier de rectangles. Si beaucoup d’usagers feuillettent ces cartes pour préparer une randonnée ou trouver un chemin perdu, peu prennent le temps d’en scruter la fabrique. Pourtant, chaque symbole, chaque teinte, raconte une histoire précise de la rencontre entre l’homme, la nature et le temps. L’IGN (Institut national de l'information géographique et forestière), dépositaire de ces savoirs, peint sur papier la mémoire vivante des lieux : dans le Morvan, cela prend une dimension toute particulière, tant la diversité paysagère y est forte.

Un siècle d’évolution : l’histoire morvandelle vue à travers la carte

L’histoire de la cartographie officielle du Morvan s’ancre dans celle de la France moderne. L’IGN, créé en 1940, hérite d’un vaste travail engagé dès la « Carte de Cassini » au XVIII siècle, où le Morvan apparaissait déjà comme un pays d’eau et de forêts, mais où la distinction entre forêt fermée et bocage ouvert restait floue. Les premières « cartes d’état-major » du XIX siècle affinent progressivement la lecture du paysage : l’épaisseur des lisières, la granularité des haies, la structure des bois deviennent peu à peu des objets de représentation à part entière.

Ces cartes anciennes, parfois magnifiques, méritent d’être comparées aux versions actuelles. On y voit la progression de la forêt sur les landes communales délaissées, la disparition de certains bocages autour d’étangs asséchés, tout comme la résilience de certains chemins creux, inchangés depuis des siècles.

La carte IGN, loin d’être figée dans le temps, porte la trace de toutes ces mutations, de l’âge d’or du flottage du bois (« train de bois » des forêts du Morvan vers Paris, voir Jean-François Bazin, Le Morvan, de la préhistoire à nos jours) à la reforestation massive du XX siècle (exode rural, puis politique des grands massifs forestiers).

Forêts du Haut-Morvan sur les cartes IGN : entre nuances de verts et linéaments boisés

Comment les forêts du Morvan apparaissent-elles sur une carte IGN ? L’œil peu exercé voit une tâche verte ; l’œil attentif y lira des histoires de futaies, de taillis, de landes boisées, et d’anciens parcs à bétail.

  • Le vert, mais lequel ? : Les zones boisées sont colorées dans différentes nuances de vert, avec une signification précise. Sur les cartes TOP25, le vert foncé désigne la forêt dense. Les espaces en vert tacheté peuvent signaler une “friche” ou une zone partiellement boisée. Un vert moins saturé distingue parfois les boisements récents ou moins denses.
  • Symboles et légendes : Les petits cercles noirs signalent les plantations de résineux (pins, épicéas), fréquentes autour de Château-Chinon ou Montsauche-les-Settons. Les traits noirs marquant les lisières peuvent être simples, en pointillés pour indiquer une limite incertaine, ou doublés lorsqu’un mur, une haie ou une route sépare la forêt du paysage ouvert.
  • Pépinières et chablis : Les cartes modernes intègrent dans certains secteurs des hachures fines pour signaler des coupes rases (parfois en lien avec les tempêtes comme Lothar en 1999), ou des zones de régénération.
  • Forêts domaniales et communales : Le cartouche de la carte donnera parfois l’appellation précise, indiquant si l’on a affaire à une zone domaniale (gérée par l’ONF), communale ou privée. À titre d’information, la forêt domaniale des Breuils, au nord de Montsauche, s’étend sur près de 2000 hectares (source ONF).

L’anecdote du terrain : entre 1950 et 1990, la surface forestière du Morvan a doublé pour couvrir aujourd’hui presque 50 % du massif (soit plus de 230 000 ha sur les quatre départements concernés, selon le Parc Naturel Régional du Morvan). Ce sont surtout des résineux dans le Haut-Morvan, liés à la demande du bâtiment, qui donnent aujourd’hui cette teinte sombre et régulière sur la carte.

Le bocage morvandiau vu par l’IGN : art de la lisière et du détail

Le bocage, cette mosaïque unique de champs alternant avec haies, mares, arbres isolés et chemins creux, est une forme patrimoniale complexe à saisir pour la cartographie traditionnelle. L’IGN réussit à en restituer les grandes lignes grâce à une combinaison de symboles précis :

  • Haies vives, alignements d’arbres et talus : Les traits bruns ou noirs, souvent en pointillés avec de petits ronds ou croix, signalent la présence d’une haie vive ou morte. Les haies plessées (technique typique du Morvan) ne sont pas toujours distinguées, mais les alignements réguliers peuvent être suggérés.
  • Arbres isolés et bosquets : Un arbre isolé significatif (chêne séculaire, tilleul de croix de chemin) reçoit son propre pictogramme, comme dans le cas du « Chêne d’Alligny », près du hameau d’Arbourse. De petits bosquets sont figurés par des groupes de pictogrammes de feuillus.
  • Mares, sources, et prés humides: Les mares bocagères sont figurées par de petits cercles bleus. Leur densité donne une idée rapide de l’état hydrique du bocage local (le bocage au nord d’Ouroux-en-Morvan compte par exemple plus de 30 mares par km² selon une étude du PNR Morvan de 2015).
  • Chemins creux et murets: Repérables par un double trait, parfois liseré de petits points pour indiquer les talus. Les vieux chemins creux du bocage morvandiau sont un patrimoine vivant : la carte IGN permet de les retrouver pour qui sait les lire.

Une aventure de randonneur : la lecture attentive d’une vieille IGN de 1970 à Préporché montre la disparition progressive d’au moins deux réseaux de haies sur vingt ans, suite au remembrement agricole, avec des conséquences directes sur la biodiversité locale (cf. Rapports INRA/Agroparistech et Fédération des Parcs naturels régionaux).

Décrypter la légende IGN : symboles, codes et astuces pour promeneurs avertis

Comprendre une carte IGN, c’est maîtriser un langage riche ; quelques éléments à retenir :

  • La densité des haies : Plus les réseaux de lignes sont serrés, plus l’enclos bocager est encore vivant.
  • Les nuances de végétation : Les « clairières » pointillées marquent souvent d’anciennes surfaces agricoles qui reboisent peu à peu.
  • Les microtoponymes : Les noms de lieux-dits (« Les Grandes Bruyères », « Sous le Bois d’Enfer ») offrent des indices précieux sur la réalité du terrain, parfois plus que le simple tracé des boisements, notamment dans les secteurs où la cartographie évolue lentement, ou sur des pentes inaccessibles au relevé LiDAR.
  • Obsolescence et mise à jour : Une carte IGN peut prendre quelques années de retard : certains chemins creux portés disparus sur le terrain vivent encore sur le papier, et inversement. Chaque promeneur peut demander à l’IGN une correction ou signaler une erreur via le site espacecollaboratif.ign.fr.

Quand la carte devient outil de balade et de débat local

Au-delà de leur utilité pratique, les cartes IGN sont le point de départ de nombreux débats locaux. La représentation d’un bois communal, le tracé d’un chemin ancien ou la disparition d’un bocage peuvent être à l’origine de discussions animées lors d’une réunion de village ou d’une enquête publique.

Dans le Haut-Morvan, des associations comme Morvan Nature et Forêts, ou les groupes de sauvegarde du bocage, organisent fréquemment des balades « sur carte et sur le terrain ». Ces promenades-croquis permettent d’affiner la lecture de la carte IGN : comparer ce qui est imprimé à ce qui subsiste, comprendre les choix de l’IGN, repérer des vestiges de haies anciennes, ou identifier les signes d'une nouvelle plantation.

  • Initiations : Par exemple, lors d’une sortie à Saint-Honoré-les-Bains, la carte IGN en main, il n’est pas rare qu’un habitant raconte comment un nom de parcelle disparu sur la carte se perpétue oralement dans le village. Le paysage vécu dépasse parfois la limite cartographiée.
  • Outil de plaidoyer : Les associations utilisent les cartes IGN lors des débats sur les projets d’éoliennes ou de coupes rases pour faire valoir l’existence de corridors écologiques ou de chemins vénérables.

L’art du détail : ce que l’IGN ne montre pas (toujours) et l’apport des citoyens

Aussi experte soit-elle, la carte IGN ne saurait tout raconter. Certaines haies menues, vestiges de l’ancien système agraire, ou certains chemins pâturés en voie d’abandon, échappent encore à la précision du relevé. De même, la dynamique de la forêt, la richesse des micro-reliefs, la variété des essences rendent parfois difficile le choix d’un symbole pertinent. La carte reste un point de départ, à compléter par l’observation, la marche, et l’échange.

L’apport des associations et des habitants, comme le travail de mémoire sur les petits pylônes en pierre sèche ou la cartographie collaborative des mares (comme le projet « Mare Nostrum » initié par le Parc du Morvan), enrichit l’expérience de lecture et de découverte.

Continuer à lire les paysages du Haut-Morvan, carte en main et bottes aux pieds

La carte IGN du Haut-Morvan, bien plus qu’un simple support de randonnée, est un motif de lente méditation : à chaque courbe, chaque tache verte, se dessinent les forces et fragilités d’un territoire. Pour qui sait la lire, elle offre autant de clefs pour comprendre l’équilibre sans cesse redessiné entre l’homme et la forêt, la nature et la mémoire.

À l’heure où la gestion collective du bocage et de la forêt fait débat — entre économie, écologie, patrimoine et usages récréatifs —, apprendre à décrypter ensemble les cartes IGN, c’est aussi prendre soin du territoire. Le Morvan, par sa densité de haies anciennes et la vitalité de ses forêts, reste un des laboratoires vivants de cet art cartographique, où le promeneur averti saura marcher doucement, regarder, et raconter.

Sources : IGN, Parc Naturel Régional du Morvan, ONF, INRA/Agroparistech, Jean-François Bazin, Fédération des Parcs naturels régionaux de France.

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