Sur les traces invisibles : Comment les routes du Morvan perpétuent les chemins romains

Découvrir la raison pour laquelle nombre de routes actuelles du Morvan suivent de vieux tracés romains, c'est comprendre les liens subtils entre géographie, histoire et usages locaux. Le Morvan présente un relief complexe mais structurant pour le passage, guidant l'ingéniosité romaine vers des itinéraires encore pertinents dans l'organisation contemporaine. Entre portions de routes droites à nulle autre pareille, choix stratégiques et praticité quotidienne, l’héritage gallo-romain s’exprime ainsi à travers :
  • La géographie du Morvan, qui impose ses contraintes mais offre aussi ses axes naturels de passage.
  • Le travail d’ingénierie romain pour choisir et stabiliser les meilleurs tracés.
  • L’importance commerciale, militaire et culturelle de ces voies pendant des siècles.
  • La transmission pratique de ces réseaux anciens à travers le Moyen Âge, puis la modernisation sans effacer les fondations romaines.
  • Des toponymes et vestiges archéologiques multiples, toujours visibles dans le paysage actuel.
Croiser passé et présent sur ces routes, c’est circuler sur des chemins porteurs d’une double mémoire, à la fois utilitaire et profondément attachée à la singularité du Morvan.

Aux origines : la géographie, entre obstacle et guide

Le Morvan, massif granitique dressé à l’ouest de la Bourgogne, est tout sauf une plaine docile. Relief tourmenté, vallée encaissées et plateaux humides en font, depuis toujours, un espace à traverser autant qu’à contourner. Pour les Romains, organisateurs hors-pairs du territoire, il s'agissait de relier efficacement Autun (Augustodunum), Nevers (Noviodunum), Bibracte et les grands axes gallo-romains comme la Via Agrippa, tout en épousant les contraintes du terrain.

  • Pentes fortes et terres ingrates : Le Morvan n’offrait guère de larges vallées pour des artères monumentales. Les tracés anciens cherchent donc souvent la ligne de crête, là où l’écoulement des eaux est moins capricieux et la progression possible pour des chariots.
  • Forêts, marécages et rivières : Les routes évitaient, quand cela était possible, les zones trop boisées ou instables. On préférait longer les lisières ou franchir les rivières aux endroits les plus resserrés, “là où le saut paraît court”, écrit Pline l’Ancien au sujet de la Bretagne, mais le principe vaut ici aussi.
  • Un rôle de carrefour : Entre la Loire au sud-ouest, la Saône à l’est et la vallée de l’Yonne au nord, le Morvan se positionne comme un pivot. Contrôler ou franchir cette région, c’est connecter plusieurs mondes : la Gaule celtique, l’Italie et, plus tard, le cœur du royaume franc.

Le choix du tracé reflète donc l’équilibre subtil entre économie d’effort et efficacité maximale, une logique qui, bien plus tard, inspirera les concepteurs de routes modernes sans qu’ils aient à tout réinventer.

Le génie romain en action : techniques et héritages

Les Romains ne font pas que tracer la route : ils la bâtissent. On pourrait évoquer la célèbre table de Peutinger, cette carte romaine qui dessine le réseau routier de l’Empire comme un ensemble de lignes et de relais. Mais sur le terrain, dans le Morvan, c’est toute une ingénierie qui façonne les chemins.

  • Fondation solide : Les voies romaines (viae) reposent sur une succession de couches (statumen, rudus, nucleus, summum dorsum), formées de gros blocs puis de pierres plus fines, liées parfois d’un mortier.
  • Ligne droite prioritaire : Quand le terrain le permet, le tracé file au plus direct. Entre Corbigny et Autun, on trouve encore aujourd’hui des alignements qui surprennent, comme le témoignent les vestiges au Vieux Dun ou ceux de la “Chaussée Brunehaut”.
  • Travail des ouvrages d’art : Ponctuée par des petits ponts, des gués pavés, la route s'adapte : on recense dans le Morvan plusieurs tronçons où les restes de chaussées empierrées affleurent sous l’herbe (exemple près de Saint-Brisson).

L’entretien, la robustesse et le choix judicieux des passages expliquent que, même lorsque les chaussées superficielles disparaissent, le tracé demeure utile et attractif pour la marche, la charrette ou plus tard la voiture.

La force de l’habitude : transmission au fil des siècles

Avec la chute de l’Empire romain, le Morvan n’échappe pas à la régression générale des grands réseaux. Pourtant, l’essentiel des axes persiste. Pourquoi ? Deux raisons majeures permettent d’en comprendre le maintien :

  1. Continuité des usages : Marchands, pélerins, soldats et muletiers maintiennent, siècle après siècle, l’utilisation quotidienne de ces itinéraires. Les campagnes, peu dotées en nouvelles infrastructures, s’appuient naturellement sur le socle existant.
  2. Mémoire topographique : Les anciens tracés structurent encore le nom des lieux (lieux-dits « La Chaussée », « Vieux Chemin », « Caesar’s Road »), les limitesde communes et forment le squelette du cadastre napoléonien, comme l’a souligné l’historien Jean-Pierre Garcia dans ses travaux (Université de Bourgogne).

Au Moyen Âge, nombre de ces routes deviennent routes royales, chemins postaux ou “routes à mulets”. La carte de Cassini, au XVIIIe siècle, révèle d’ailleurs la persistance de ces tracés rectilignes, notamment autour de Château-Chinon ou Lormes.

Routes actuelles : superpositions et oublis

Nombre de routes départementales ou communales du Morvan reprennent l’ossature romaine, non sans adaptations. On trouve trois grandes situations :

Permanence totale Adaptation partielle Effacement ou déplacement
Portions droites, parfois sur plusieurs kilomètres (ex : D980 vers Alligny-en-Morvan) Route actuelle suit la logique, mais contourne un hameau ou traverse par un pont moderne Infrastructures (canal du Nivernais, voies ferrées) ou remembrements agricoles font disparaître le tracé ancien
Vestiges archéologiques notifiés (bornes milliaires, chaussée visible en coupe de talus) Chemin rural ou sentier qui longe la route goudronnée, fragment d’ancien parcours Seuls des toponymes survivent (“la Vieille Route”), ou une portion de haie marquant un axe oublié

L’impression de “marcher dans les pas des Romains” n’est pas une pure fantaisie : sur le terrain, les différences de végétation, la rectitude ou la présence de vestiges permettent parfois d’identifier l’ancienne voie. Entre Alligny-en-Morvan et Anost, par exemple, des tronçons rectilignes jalonnés de “mottes” suggèrent encore le remblai du passage antique.

L’apport des relevés récents et des fouilles locales

Depuis la fin du XIXe siècle, plusieurs érudits locaux et chercheurs se sont penchés sur cet héritage. On relève :

  • Les cartes d’état-major où figurent “chemins de César” ou “voies antiques”, souvent en superposition avec les routes nouvelles (voir IGN, feuille Autun-Lormes).
  • Des fouilles ponctuelles : en 2006, à proximité de Montsauche-les-Settons, un sondage a permis de retrouver sur 150 mètres un radier de pierres et une bordure latérale correspondant exactement à la technique romaine classique [source : INRAP].
  • Les études linguistiques et toponymiques : le géographe Alain Follain rappelle que les “Chausses”, “Yonne la Vieille” ou “Sente des Arvernes” signalent la mémoire d’une voie ancienne (voir Dictionnaire des lieux-dits du Morvan, 2010).
Les circuits de randonnée qui s’appuient sur ces axes (comme la “Grande Traversée du Morvan”) entretiennent aussi la mémoire, même si le revêtement n’a plus rien d’antique.

Une mémoire paysagère et humaine

Ce qui frappe en voyageant sur ces axes, c’est la résonance entre la nécessité ancienne et l’évidence actuelle. Les mêmes raisons rendent ces parcours pratiques, attractifs, et parfois même poétiques : alignement des vieilles pierres, rythme des arbres, localisation des points d’eau et passages sur les collines. Au fil des siècles, la route romaine se fait chemin de muletiers, puis ruban goudronné en attendant, peut-être, de devenir simple sentier de randonnée.

À chaque carrefour, chaque virage inattendu ou étonnante ligne droite dans la forêt, se devine la trace d'une rationalité très ancienne qui n'a rien perdu de son pouvoir d’organisation du paysage et des sociétés. Le passé ne se contente pas de survivre : il structure encore notre présent, imposant à ceux qui passent d’y inscrire, eux aussi, leur récit.

Pour aller plus loin

  • L'étude de Jean-Pierre Garcia : “Les voies antiques du Morvan”, Université de Bourgogne
  • Alain Follain : Dictionnaire des lieux-dits du Morvan (2010)
  • INRAP : rapports de fouilles (disponibles sur inrap.fr)
  • Les cartes anciennes : IGN, Cassini, Table de Peutinger (numérisée sur Gallica)

Les archives

Sur les traces des voies romaines : le Morvan au carrefour des échanges antiques

Dans le Morvan antique, les voies romaines ont bouleversé la dynamique locale, ouvrant le massif aux échanges et à l’influence romaine : Elles reliaient les villages du Morvan aux grandes cités gallo-romaines comme Autun (Augustodunum) et Nevers (Noviodunum), stimulant l...

Morvan : Colline frontière, carrefour oublié de l’Antiquité gallo-romaine

Dans le vaste territoire de la Gaule romaine, le Morvan se distingue à la fois par son caractère frontalier et par ses ressources naturelles, façonnant des rapports originaux avec ses puissantes voisines, Lyon et la Loire. Le Morvan, massif...

Quand le Morvan et le Nivernais racontent la Gaule d’hier : vestiges gallo-romains et empreinte vivante

Dans le Pays Nivernais Morvan, les traces héritées de l’époque gallo-romaine restent visibles, tant dans le paysage que dans la mémoire collective. Catégorie d’héritageDescription Vestiges monumentauxThéâtre d’Autun, sanctuaires, restes de villas...

“Marcher sur les traces gallo-romaines du Nivernais Morvan : paysages, oppidums et héritages cachés”

En retraçant l’intégration du Pays Nivernais Morvan dans la Gaule romaine, il faut saisir la complexité d’un processus étalé sur plusieurs générations, mêlant conquête militaire, transformations sociales, et cohabitation culturelle. La conqu...

Pays Nivernais Morvan : terres gallo-romaines révélées par l’archéologie

À la croisée des voies antiques et des forêts profondes, le Pays Nivernais Morvan recèle de nombreux vestiges gallo-romains révélant la richesse du passé local. Les découvertes majeures – villas, thermes, sanctuaires ruraux ou trésors...